Publié le 21 février 2025

Un soldat des forces armées ukrainiennes. «La plupart des Ukrainiens souhaitent la fin du cauchemar.» – © Shutterstock

Piquant de voir le désarroi des dirigeants, des journalistes, des Européens «atlantisés», accros aux USA en matière géopolitique et autres. Le largage de Trump les déboussole. Ils réagissent dans tous les sens. Pas facile de penser par soi-même, pour soi-même. Or la réconciliation en cours de deux puissances mondiales est une chance pour l’Europe. A condition qu’elle cesse de craindre la paix, aussi aléatoire soit elle.

Certes il est vexant de voir Russes et Américains parler d’une issue à la guerre d’Ukraine sans les Européens et les Ukrainiens. Dans un premier temps du moins. Ceux-ci peuvent et doivent prendre part au processus s’il est vraiment lancé. Mais comment comprendre qu’il puisse apparaître à certains comme une menace? Quelle autre voie serait préférable? Celle des va-t-en-guerre qui souhaitent prolonger un conflit qu’aucune partie ne peut gagner ni perdre, après trois ans d’horreurs, des centaines de milliers de morts? La malheureuse Ukraine est épuisée. Elle comptait 45,4 millions d’habitants en 2014, aujourd’hui 37,3 millions. Emigration, natalité au plus bas, pertes au combat… La boucherie doit cesser. Quoi qu’en soient les propos virevoltants de Zelensky, la plupart des Ukrainiens souhaitent la fin du cauchemar. Quitte à renoncer à la Crimée retournée à son passé russe et au Donbass dont les aspirations d’abord autonomistes puis sécessionnistes ont été écrasées depuis le coup d’Etat de 2014. 14 000 morts oubliés. Quelques-uns de ces «oblasts» se retrouvent russes aujourd’hui, largement dépeuplés. L’Ukraine est à bout de souffle. Même si les riches s’y amusent encore. La Russie l’est aussi. Quoi qu’en disent ses détracteurs systématiques à l’Ouest… ou, en face, ses admirateurs à tout crin. Elle veut, elle doit s’arrêter là. 

Reconstruction, conflits d’intérêt, corruption, le défi reste immense

Même lorsqu’aboutira un cessez-le-feu, le défi restera immense. L’entité ukrainienne aux frontières tracées par Staline reste divisée entre ses diverses composantes historiques. Rien ne dit que le pan ultra-nationaliste de la Galicie acceptera la fin des hostilités. Et surtout comment renouer avec la démocratie, mise hors-jeu aujourd’hui, sans élections, sans opposition, sans liberté de presse? Les clans au pouvoir, follement enrichis, se défendront becs et ongles. Les oligarques qui mènent le bal depuis si longtemps, s’affrontant d’ailleurs entre eux, réclameront des milliards d’aide pour reconstruire le pays et se serviront copieusement au passage. La corruption systémique règne du haut en bas de l’échelle sociale. Zelensky lui-même a déclaré qu’une partie importante des fonds promis par les Occidentaux n’ont jamais abouti dans le budget de l’Etat. Qui enquêtera sur ce puit sans fond? 

Les villes sont loin d’avoir été rasées comme à Gaza ou en Irak. Et la plupart des voies de communication restent intactes. Mais les dégâts sont considérables. De vastes surfaces de terre agricole sont minées, empoisonnées par les bombes. La remise en état de la machine économique, bien qu’elle n’ait pas cessé de fonctionner partout, sera longue et coûteuse.

Ce sera à l’Europe de s’atteler à l’immense tâche. Non seulement parce que Trump veut lui refiler la patate chaude mais parce que l’Ukraine fait partie de la famille européenne élargie. Il se trouve des dirigeants qui proposent de répondre au défi en envoyant des troupes. Zelensky applaudit et rêverait de 200 000 soldats européens! Heureusement, des pays qui connaissent la réalité ukrainienne et le poids du passé, l’Allemagne et la Pologne, dégonflent ce projet fou. 

Faire de la neutralité suisse un outil utile à tous

Il faudra bien sûr un cadre politique solide pour veiller au respect d’une paix éventuelle. Plus efficace que les accords de Minsk lors de la guerre commencée en 2014. Mais leur ancrage pourrait encore servir: celui de l’OSCE (Organisation de la sécurité et de la coopération en Europe) qui compte 57 Etats, dont la Russie et les USA, la Suisse aussi qui y a joué un rôle important. Et c’est elle qui en prendra la présidence en 2026. Belle occasion de faire de notre neutralité un outil utile à tous. A la différence de Poutine qui dans le passé a maintes fois dit son souhait de participer à une architecture de paix, Trump abhorre ce type de structures internationales. Ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de la remettre sur le tapis. Mais ce sera ardu, il est vrai, tant les pulsions bellicistes restent fortes en Europe.

Analyse des pulsions belliqueuses européennes

D’où montent-elles? De l’aveuglement géopolitique de la plupart des dirigeants actuels et plus profondément d’un engrenage psychologique observé dans tant de conflits. L’historien suisse Daniele Ganser, peu conformiste, l’a analysé. Ces pulsions belliqueuses résultent, selon lui, du cumul de trois tendances: l’émotionnalité, le moralisme et le manichéisme. Côté émotions on a été servi ces derniers jours. Au lendemain de l’intervention fracassante du vice-président Vance à Munich, le malheureux chancelier Scholz est allé jusqu’à proposer, sans suite heureusement, de mettre l’Allemagne «en état d’urgence», comme si la guerre mondiale avait été déclenchée! Pour ce qui est du manichéisme, où l’on s’ancre dans le camp du Bien face à celui du Mal, cela se complique. On peut détester le personnage grossier de Trump, on peut avoir horreur de son régime ploutocratique et admettre par ailleurs qu’il porte un coup bienvenu à ce simplisme. Homme d’affaires plus que guerrier, il voit l’intérêt à garder le contact avec des partenaires honnis, la Russie, la Chine, peut-être même l’Iran. 

Les Européens, eux, feraient bien de se reprendre et, plutôt que de se lamenter sur leurs faiblesses, de considérer leurs atouts. Ils sont nombreux. Ils restent en mesure de riposter intelligemment aux mesures commerciales annoncées par les Etats-Unis qui seront d’ailleurs fort dommageables chez eux. Où l’inflation augmente déjà fortement. Où les industriels s’inquiètent plus du protectionnisme annoncé qu’ils ne s’en réjouissent. 

L’Europe n’a pas dit son dernier mot

Il n’est pas vrai que l’économie européenne est à genoux. Ses pans du sud, Italie, Espagne, Portugal, sont fort dynamiques. A l’est aussi, du côté de la Pologne, de la Tchéquie, l’élan ne faiblit pas. La France plonge dans les affres de la dette, c’est vrai, mais son potentiel reste considérable à maints égards. Quant à l’Allemagne dont on a vu comment elle s’est redressée au lendemain de la guerre, elle traverse une mauvaise passe aujourd’hui mais garde une capacité de sursaut qui pourrait étonner. Surtout le jour où les énergies russes reviendront dans les gazoducs détruits par l’ami américain. Pas impensable au moment où Trump annonce, si les pourparlers se passent bien, l’éventuelle levée des sanctions contre la Russie. Les Européens, dans ce cas, ne seront pas assez fous pour maintenir les leurs, ce qui aggraverait encore leur position concurrentielle face aux USA. Ceux-ci ont une avance dans certains domaines et du retard dans d’autres. Une grande part de leur population est à la peine, en mauvaise santé, rongée plus qu’ailleurs par la drogue, peu instruite. Non, l’Europe, mieux portante, n’a pas dit son dernier mot. 

Quid de la sécurité en Europe?

Enfin, deux mots sur la question de la sécurité dont on nous bassine actuellement. Comme si l’horrible Russie allait, ces prochaines années, déferler sur le continent. Elle qui conquiert deux ou trois villages par mois à l’est de l’Ukraine, elle qui ne parvient pas à repousser l’intrusion ukrainienne sur son propre territoire. L’imaginer en mesure d’attaquer un pays de l’OTAN, même proche d’elle, même dans quelques années, est un grossier déni de réalité. Ou une manipulation de l’opinion. 

Rappel rarement fait. Le budget militaire actuel des pays membres de l’UE, sans compter donc la Suisse et la Norvège, totalise 326 milliards d’euros, 1,9 % de leur PIB. Celui de la Russie est estimé à environ 112 milliards de dollars. Chiffres évidemment fort éloignés de ceux des USA, avec des dépenses militaires de 880 milliards. Maintenir 750 bases dans 80 pays du monde, cela coûte cher. 

L’Europe n’est pas désarmée. Elle est divisée. Mais la coordination de ces efforts, l’ajustement aux nouvelles exigences technologiques ne sont pas hors de portée. D’autant plus – c’en est amusant! – que les détracteurs d’une défense européenne souveraine la réclament aujourd’hui à grands cris. Alors qu’ils ricanaient hier encore. La litanie sur la nécessaire hausse de ces coûts est manifestement soufflée tous azimuts par les lobbies de l’armement, américains surtout mais des deux côtés de l’Atlantique. 

Ces quelques réflexions sur les conséquences du tournant Trump appellent néanmoins à la prudence. Les projets annoncés, inquiétants ou rassurants selon lesquels, verront-ils le jour? Dans quelle mesure? La bête politique sait changer de cap au besoin, détourner l’obstacle. Et des résistances à son programme, il y en aura partout et de toutes sortes. Chez les Américains qui l’ont soutenu et seront déçus des résultats concrets. Chez ceux, dans le monde, que choquent les piques d’une violence inouïe contre Zelensky. 

Patience donc. Mais de grâce pas de clameurs indignées si, là au moins, des armes finissent par se taire.

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