Le chef de l’armée suisse patauge

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 29 mars 2024 · 3 min de lecture

Le chef de l’armée suisse patauge
© Hp.Baumeler - CC BY-SA 4.0

L’idée de M. Ignazio Cassis, la convocation d’une «conférence de paix» sans la Russie, sur la base des revendications de l’Ukraine, est aux oubliettes. Sous la risée générale. Ses diplomates tentent d’amortir le choc de cette violation de la neutralité, assurent maintenir tous les contacts. Sans espoir de rétablir avant longtemps la réputation de «facilitatrice de paix» qu’eut longtemps la Suisse. Mais les gaffes continuent de s’accumuler.

La cheffe du Département de la Défense ne rate pas une occasion de fraterniser avec les responsables de l’OTAN et autres va-t’en-guerre, telle Ursula van der Leyen. Et voilà que le chef de l’armée, le quasi-général Thomas Süssli, déjà empêtré dans la polémique autour de sa gestion financière, ose se lancer dans des considérations géopolitiques hasardeuses.

Il affirme sur le réseau social LinkedIn: «Depuis deux ans, la guerre la plus sanglante que l’Europe ait connue depuis 1945 fait rage en Ukraine. Vladimir Poutine convertit la Russie à l’économie de guerre et se dote des capacités de production d’armes qui lui permettront non seulement de gagner la campagne contre l’Ukraine, mais aussi d’attaquer d’autres pays européens. Tels sont les faits.»

Les faits? La guerre contre l’Ukraine, l’économie de guerre en Russie, sans doute. Mais rien ne permet d’affirmer que celle-ci a l’intention et les moyens de s’en prendre militairement à d’autres pays européens. C’est même une hypothèse invraisemblable, ne serait-ce qu’au vu de la disproportion des forces qui se trouveraient en présence. Il est vrai qu’une foule d’experts de plateaux télévisés, de généraux à la retraite, surtout français, brandit cette menace. Comme si cette perspective les émoustillait. Il est bien connu que toute escalade belliqueuse procure un certain plaisir aux plus acharnés. Surtout qu’ils ne risquent pas eux-mêmes leur peau.

Un responsable suisse de haut niveau n’a pas à rejoindre cette cohorte. Mais qui est-il? Ce Zurichois de 58 ans a fait des études économiques et informatiques, puis une carrière civile avec de hautes fonctions chez UBS, Crédit Suisse et Vontobel, de pair avec sa carrière militaire. Puis entré pleinement dans la structure de commandement dès 2015. Promu chef de l’armée en 2020 par Mme Viola Amherd. Brillant parcours, à une nuance près qui a son importance dans sa fonction actuelle: il ne parle ni ne comprend le français et l’italien. En revanche il maîtrise bien l’anglais évidemment. Si utile quand on se laisse embarquer à fond dans la mouvance atlantiste qui donne le ton chez les gradés suisses. Mais mesure-t-il le poids des mots dans sa propre langue?

En France, on a longtemps parlé de l’armée comme «la grande muette». Car en 1848, lorsque le suffrage universel fut rétabli, comme le clergé les militaires furent privés du droit de vote! Et cela jusqu’en 1945. Depuis, perdure le devoir «de réserve, de neutralité et de discrétion». Personne ne réclame cela mais nos officiers supérieurs feraient bien d’apprendre à la boucler parfois. Surtout en matière de diplomatie.

La Suisse a besoin d’un discours clair et cohérent sur sa position dans le monde. Son gouvernement, divisé et dépassé, ne l’apporte pas. Comme le dit si bien notre confrère Pascal Décaillet dans GHI à propos de Ignazio Cassis: «Notre vaillant conseiller fédéral nous a mis à dos la Russie, puissance majeure, et qui le restera à travers les siècles. Il a ruiné les espoirs suisses de devenir les hôtes d’une paix en préparation. Il a voulu faire de la morale, là où il fallait être politique. La Suisse mérite mieux. Elle doit allumer les lumières de la paix. Et non jeter de l’huile sur le feu.»

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