Quand le passé historique nous rattrape

Publié le 3 avril 2026

La photo du passeport italien utilisé par Joseph Mengele pour fuir en Argentine. Il serait venu plusieurs fois en Suisse, dans les années 1950 et 1960. © DR

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de l’abominable Josef Mengele.

Le film de Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, qui passe actuellement dans les salles, pose une question troublante: comment des Français démocrates, désireux de paix, ont-ils pu basculer dans le camp des collabos dans les années 30 et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale? Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur ce comportement de leurs pères, grands-pères et arrière-grands-pères. Le sujet peut titiller aussi les Suisses. Différemment, mais non sans raison si l’on pense aux sympathies que tant de Romands, de Vaudois surtout, ont longtemps portées à Mussolini (honoré à Lausanne en 1937) puis à Pétain, à commencer par le général Guisan jusqu’à l’été 1940.

En mars, la National Archives des Etats‑Unis a rendu accessibles en ligne 8,5 millions de fiches d’adhésion au Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), saisies par l’armée américaine à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nombreux sont les Allemands qui épluchent ces documents à la recherche des membres de leurs familles. Les témoignages de jeunes générations assombries par l’héritage des précédentes se multiplient sur les réseaux et dans quelques publications récentes. Le passé allemand pèse lourd. Même si certains, dont le chancelier Merz, veulent l’ignorer dans leurs positions actuelles.

L’an passé, une telle base a été diffusée en Hollande où sont recensés 425 000 collabos. En Argentine, les Archives générales ont récemment mis en ligne environ 1 850 dossiers, auparavant classés secret‑défense, concernant les nazis réfugiés dans ce pays après 1945.

Quand les dignitaires nazis trouvaient de faux-papiers en Suisse

Parmi eux, Josef Mengele, le célèbre tortionnaire d’Auschwitz, surnommé «l’ange de la mort». Il procédait, entre autres horreurs, à des mutilations sur le corps de prisonniers et prisonnières en vue de recherches sur «la race aryenne». Mais, avant d’arriver en Amérique du Sud, il séjourna en Suisse et y revint à maintes reprises plus tard, en toute impunité. L’historien bernois Gérard Wettstein enquête sur ce parcours et appelle ses collègues à l’aide, car il n’obtient pas l’accès à ce dossier aux archives fédérales. Interdit jusqu’en… 2071! Au nom des «intérêts de sécurité publique» et de la «protection de la personnalité de tiers». Devant ce blocage, le chercheur a déposé un recours auprès du Tribunal administratif fédéral à Saint-Gall. Décision attendue fin avril. S’il est débouté, il ira jusqu’au Tribunal fédéral, ce qui lui coûtera au moins 6000 francs. 

L’historien Sacha Zala, président de la Société suisse d’histoire, qualifie la décision de l’administration de «censure». Il estime qu’elle entrave ainsi la recherche historique. Celle-ci pourrait éclairer un chapitre méconnu de l’après-guerre. Des milliers de dignitaires nazis ont fui l’Allemagne, souvent par le Tyrol italien, afin d’embarquer pour l’Amérique. Et s’il leur manquait des papiers sous faux noms, nombre d’entre eux en trouvèrent, comme Mengele, sous forme de documents de voyage auprès… du CICR, à Genève, débordé par le problème des millions de réfugiés chahutés par la guerre. 

Il faut dire que les hitlériens en fuite bénéficièrent de toutes sortes de soutiens de divers réseaux complices: de la part de sympathisants éparpillés, de certains prêtres catholiques — comme l’évêque autrichien Alois Hudal ou le prêtre croate Krunoslav Draganović — ainsi qu’en Egypte et en Syrie aussi. On parlait alors des «Rattenlinien», les filières de rats quittant le navire. 

«En 1956, en Suisse, un touriste nommé Josef Mengele»

Quant à Mengele, accueilli en Argentine, où il reprit même son vrai nom, il garda le meilleur souvenir de la Suisse. Il a été vu non seulement à Zurich, mais aussi à Engelberg, en 1956. Selon diverses recherches, Mengele rendit également plusieurs fois visite à son fils, interne dans un collège privé à Montreux, sans être inquiété. En 1961, son épouse, domiciliée à Merano (Tyrol du Sud), loua un petit appartement dans la banlieue de Zurich, où Mengele aurait alors été repéré et surveillé par la police suisse, en attente d’un mandat d’arrêt fédéral demandé par le parquet de Francfort. Mais il prit le large à temps. Tout cela a été raconté dans un article du journal Le Monde du 17 juin 2005 sous le titre «En 1956, en Suisse, un touriste nommé Josef Mengele», ainsi qu’à la Télévision alémanique SRF dans le magazine 10 von 10, en 2018: «Die Rückkehr des Nazi-Arztes» (Le retour du médecin nazi ). Mengele mourut au Brésil en 1979, à l’âge de 67 ans, lors d’une baignade, sans avoir jamais dû répondre aux questions d’un juge. 

Dès lors, le blocage du dossier de la Confédération sur ce sinistre personnage est intolérable. Courage à Gérard Wettstein. 

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