Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Publié le 14 mai 2026

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Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l'initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques dominantes dans l’accélération de cette évolution. Sans remettre en cause les principes d’accueil, il appelle à une réflexion sur la manière de concilier développement, qualité de vie et capacités réelles du pays.

Les intertitres sont de la rédaction

Le problème de l’augmentation de la population est LE problème à prendre en main sans tarder. De sa résolution dépend le bon fonctionnement de la Suisse. Tous les excès que chacun constate chaque jour sont liés à un trop-plein de population.

Cette question est «chaude» car des intérêts sont en jeu. En conséquence, ceux qui ne veulent rien changer font feu de tout bois, quitte à aligner des contre-vérités. Par exemple, l’affirmation que «si on stoppe l’immigration, la Suisse n’aura plus assez de gens pour soigner ses malades et ses vieux».

Pour y voir clair, partons du principe que, aujourd’hui, le pays est en équilibre et qu’il fonctionne normalement. Avec les étrangers qui sont dans le pays, nous avons donc assez de gens pour faire le travail.

Par conséquent, deux options. Soit on continue d’encourager l’immigration et la venue d’entreprises étrangères en Suisse. La population continue alors d’augmenter de 100 000 unités par année et, dans 10 ans, nous serons un million de plus. Soit on gère le flux de l’immigration afin que la Suisse ne soit pas dépassée par l’augmentation de sa population et que l’Etat puisse continuer à fournir les ressources nécessaires à ses habitants.

Gouverner, c’est prévoir, non?

La fécondité des Suisses est en berne. C’est assurément le signe que le pays devient trop peuplé, ce qui incite, inconsciemment, à faire moins d’enfants. Faisons l’hypothèse que l’immigration soit totalement stoppée: dans 20 ans, la population du pays sera donc identique à celle d’aujourd’hui. Par conséquent, il y aura toujours assez de monde pour faire le travail puisque le nombre des soignés n’aura pas augmenté. Il ne sera pas nécessaire de faire venir plus d’employés de l’étranger.

Par contre, si on continue à encourager l’arrivée sans limite d’entreprises étrangères et d’employés de l’Union européenne (80 000 par année en moyenne), chaque année, la population du pays aura 80 000 habitants de plus, pour lesquels il faudra des logements, des places dans les crèches, des écoles et des hôpitaux, des places de parc, de la place sur les routes et dans les transports en commun. Il faudra également gérer les nouveaux chômeurs et nouveaux pauvres que, statistiquement, cela générera (coût: CHF 100 000.- par année et par personne à charge de l’Etat).

Bref, dans 10 ans, nous serons un million de plus (80 000 de l’UE + 20 000 immigrés de guerre et les enfants qu’ils feront, soit 100 000 personnes de plus par an). Total: 1 million en 10 ans, c’est mathématique.

Sans compter que, pour accueillir ces 100 000 nouveaux habitants par année, l’Etat devra engager des employés supplémentaires, qu’il devra également faire venir de l’étranger! Tout cela est absurde.

Ne serait-il pas préférable d’organiser la venue de ces étrangers plutôt que de se laisser submerger par leur nombre? Gouverner, c’est prévoir, non?

Le risque d’une économique basée sur la croissance continue

Mais voilà, le problème, c’est que les affairistes ont besoin de faire des affaires, toujours plus d’affaires, le fameux «toujours plus» des entreprises capitalistes. Car les actionnaires de ces sociétés veulent que leurs placements leur rapportent toujours plus. C’est logique, mais c’est précisément pour cette raison-là que les possédants veulent que la population du pays augmente en continu, afin qu’ils puissent gagner toujours plus en fonction de l’équation «plus de clients = plus de revenus».

Ce qu’ils oublient, c’est que l’espace à disposition pour absorber cette croissance de population n’est pas extensible, car la Suisse est serrée entre ses montagnes. Si la population croît année après année, il arrivera inévitablement un jour où tout l’espace raisonnablement disponible sera occupé et bétonné. Le pays aura alors atteint le maximum des ressources qu’il est capable d’offrir à sa population en termes de terrains constructibles, de terres cultivables, d’eau potable, d’air pur, d’élimination des déchets, etc. La population ne pourra plus croître sans perdre le confort de son cadre de vie. Devoir se serrer pour faire de la place ne pourra se faire qu’au détriment du confort de chacun.

Rappelons-nous l’expérience des rats qu’on enferme dans une cage et dont on augmente progressivement le nombre. A partir d’un certain seuil, les rats sont tellement serrés qu’ils commencent à s’entre dévorer. C’est un réflex conditionné qui provoque ce comportement afin de faire baisser le nombre de rats. Si, malgré tout, on continue d’introduire de nouveaux rats dans la cage, ils s’agressent et se tuent jusqu’au dernier. C’est une réaction en chaîne qui, une fois amorcée, ne s’arrête que lorsque le dernier rat a disparu.

Accueillir les réfugiés, mieux «gérer» les immigrants

La question d’«une Suisse à 10 millions», à laquelle nous aurons à répondre en votation, est donc de savoir si nous voulons gérer intelligemment les variations de la population ou pas. Si la réponse est «oui», nos autorités adapteront l’augmentation de population aux ressources disponibles dans le pays afin de ne pas en manquer. Si c’est «non», la population continuera de croître sans contrôle jusqu’au moment où elle sera trop nombreuse et où les problèmes seront tellement nombreux qu’ils ne pourront plus être résolus. Le marasme sera général, ce sera une lutte à mort pour la survie et le pays s’autodétruira.

Maintenant déjà, la Suisse, un des pays les plus peuplés au monde, accueille chaque année 100 000 nouveaux habitants. Des immigrés de la guerre qui viennent se réfugier chez nous et des gens de l’Union européenne qui déboulent en Suisse, attirés par le niveau des salaires.

Concernant les réfugiés, il serait impensable de repousser des gens dont la vie est menacée dans leurs pays d’origine, nous avons l’obligation morale de les accueillir. A deux conditions toutefois: qu’ils travaillent pour subvenir à leurs besoins (actuellement, 80 % d’entre eux sont à l’aide sociale) et qu’ils promettent de retourner chez eux dès que leurs vies n’y seront plus menacées. Ainsi, la Suisse leur aura sauvé la vie et le retour chez eux fera de la place pour permettre au pays de sauver de nouveaux réfugiés de guerre.

Les immigrants économiques? Le problème, c’est qu’ils arrivent en nombre chaque année, dans les 80 000, essentiellement de l’UE, et qu’ils restent ensuite dans le pays. Chaque année, il faut donc leur faire de la place, leur fournir des logements (environ 45 000 par an), de la logistique, etc. C’est sans fin puisque, l’année suivante, il en revient autant. C’est donc ce flux-là que nos autorités ont le devoir de gérer: laisser entrer des immigrants pour autant que le pays ait la capacité de les accueillir honorablement. En un mot, «gérer» ce flux afin de ne pas asphyxier le pays. C’est ce qui manque actuellement, car nos autorités raisonnent encore avec l’obsolète promotion économique, à savoir: tout faire pour inciter des entreprises étrangères à venir s’établir en Suisse. Aujourd’hui, ce concept est contre-productif et asphyxie le pays, sans même parler de la concurrence déloyale que font ces entreprises aux nôtres. Toutes les statistiques le démontrent, la Suisse est maintenant arrivée à un tournant. Elle a atteint le maximum de sa capacité d’accueil.

Un pays déjà surpeuplé, la preuve:

Aux heures de pointe, les autoroutes sont saturées et les transports publics bondés. Dans les trains, on ne trouve plus une seule place assise, même en première classe. A Lausanne, le M2, pourtant pas si ancien, est déjà surchargé. La circulation de trop de véhicules dégrade les voies de circulation, les chantiers y sont quasi permanents, ce qui coûte très cher à la collectivité. Trouver une place de parc devient une performance, toutes les anciennes zones bleues ont disparu à Lausanne et les parkings sont saturés.

On ne trouve plus de logements, en tous cas pas à des prix raisonnables. La construction n’arrive plus à suivre, les surfaces à bâtir se raréfient, ce qui crée de la pénurie et donc de la spéculation. A cet égard, la situation approche de l’intolérable. Le paradoxe de cette situation, c’est que ce sont les caisses de pensions et les assurances, en théorie au service de leurs affiliés, qui sont les fers de lance de cette spéculation!

Les services de l’Etat — leurs budgets de fonctionnement vidés par la droite politique au nom du «moins d’Etat» — sont débordés en permanence et manquent de personnel. Il faut attendre partout, notamment aux urgences des hôpitaux. Il faut prendre rendez-vous des semaines à l’avance pour obtenir une prestation. Par exemple entre 1 et 3 mois pour l’AVS, des heures pour atteindre la commission d’impôts par téléphone, 10 jours d’attente pour déposer une plainte à la police lausannoise, etc. Tout est à l’avenant.

Force est donc de reconnaître que notre pays est déjà actuellement surpeuplé et qu’il peine à fournir les ressources indispensables à sa population. Il faut donc corriger cette évolution dangereuse, et cela passe par la gestion de l’arrivée des nouveaux habitants. Ce n’est pas manquer d’humanité que de limiter l’augmentation de population, c’est gérer judicieusement une évolution et, ainsi, empêcher une catastrophe future. Rappelons-nous le Liban, «la Suisse du Proche-Orient», gentil pays que l’arrivée en masse d’immigrants a poussé dans la guerre en 1948! Aujourd’hui, ce pays est ruiné, détruit, et la guerre y fait rage.

Et nous n’avons pas encore parlé du dérèglement climatique, qui déjà aujourd’hui génère feux de forêts et inondations, aggravées par la densification et le bétonnage des sols qui diminue l’absorption de la pluie par le sol.

Une question de bon sens… et de survie

Et je ne parle même pas des dangers qu’il y a à déséquilibrer la population résidente avec des afflux trop rapides d’immigrants. Si cette arrivée se fait trop massivement, les immigrés n’ont pas le temps de s’intégrer et forment des ghettos ethniques, ce qui met en péril la paix sociale.

Déjà aujourd’hui, la population de Renens, par exemple, est composée d’une majorité de non Suisses. Ne vont-ils pas perturber l’équilibre politique lorsqu’ils obtiendront le droit de vote? On en voit déjà les prémices à Genève, où des candidats anciens Kosovars appelaient à voter pour leur ethnie l’an passé.

En conclusion, se voiler la face n’est pas une solution, il faut empoigner le problème — même si cela déplaît à l’économie. La survie de la Suisse est à ce prix. Et ne pas craindre l’épouvantail des bilatérales III avec l’UE et la catastrophe annoncée par ses partisans en cas d’acceptation de l’initiative des «10 millions»! L’Union Européenne est tout-à-fait capable de comprendre que la petite Suisse a des impératifs incontournables et d’adapter ses exigences en conséquence. Car, de fait, la Suisse n’a pas le choix: elle doit impérativement adapter l’augmentation de sa population aux ressources dont elle dispose. C’est une question de survie!

Ce n’est pas de la cruauté ou de l’égoïsme de le dire, c’est une simple question de bon sens!

Lire l’article de Jacques Pilet

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