Cour Suprême et Salafisme, même passion du passé

Publié le 15 juillet 2022

Le bâtiment de la Cour Suprême des Etats-Unis, statue représentant l’autorité de la Loi. – © Matt H. Wade

Entre les juges à la Cour Suprême états-unienne et les Salafistes musulmans, rien de commun, dirait-on. Si l’on excepte un semblable goût masculin pour le port de la robe façon toge ou qamis. Pourtant, l’organe supérieur de la justice d’outre-Atlantique et les prêcheurs du retour à la pureté de l’islam partagent une même passion, celle du passé.

De récentes décisions prises par la Cour Suprême des Etats-Unis ont provoqué un spectaculaire bond en arrière de cette bientôt ex-hyperpuissance. Tout d’abord, l’annulation de l’arrêt Roe contre Wade qui instaurait depuis 1973 un droit fédéral à l’avortement. Chaque Etat peut désormais l’interdire. D’ores et déjà, treize s’apprêtent à le prohiber dans leur loi1.

Ensuite, le 23 juin dernier, la même Cour Suprême a statué en faveur du droit à porter une arme de façon dissimulée dans l’Etat de New-York, invalidant ainsi une loi prise par ledit Etat. 

Trump et sa bombe à retardement

Dans les deux cas, la Cour a statué par 6 voix conservatrices contre les 3 hauts magistrats libéraux qui restent au sein de ce cénacle. L’alors président Trump avait nommé trois juges à sa main durant son mandat. Sa bombe à retardement causera encore bien des dégats.

La majorité conservatrice de la SCOTUS (Supreme Court of the United States) est donc en train de saper tous les acquis conquis, non sans mal, pour défendre les droits des couches qui n’appartiennent pas aux castes du patriarcat blanc. 

Et comme les Etats-Unis barbotent actuellement dans une soupe d’incohérences et de contradictions, l’un des plus conservateurs des juges conservateurs, n’est autre qu’un Africain-Américain de 74 ans, Clarence Thomas2 (lire aussi).

Ce dernier d’ailleurs n’a pas caché que d’autres droits pourraient être remis en question par la Cour Suprême comme la contraception et le mariage homosexuel.

L’«originalisme», une arme théorique des conservateurs

Cette majorité des juges suprêmes défend une théorie du droit américain, appelée «originalisme». En résumé, elle défend le point de vue que les textes de la Constitution des Etats-Unis doivent être interprétés selon la signification qui était la leur au moment où ils ont été rédigés soit… en 1737! 

L’un des arguments des originalistes ne manque pas de pertinence, du moins à première vue: la Constitution n’a pas pour objet de s’adapter aux évolutions du temps qui passe. C’est aux législateurs de l’amender au sein des parlements.

Un socle très vermoulu

Toutefois, l’originalisme repose sur un socle très vermoulu: il postule que les textes la composant se révèlent toujours clairs dans leur rédaction et univoque dans leur expression. Or, l’humain, même doté d’une lumineuse intelligence, reste limité et incapable d’atteindre la clarté absolue sans équivoque qui devrait être la sienne pour satisfaire aux exigences des originalistes. 

De toute façon, tout législateur n’est que le produit de son temps dont il reproduit les préjugés, les valeurs et les courants idéologiques. 

Dès lors, appliquer mécaniquement en 2022, ce que des législateurs ont voulu dire en 1737 relève de l’imposture. Une imposture que les plus brillants juristes tentent de camoufler par des arguties qui relèvent plus de l’enfumage rhétorique que du sens commun. Et comme tout est compliqué dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, certains juristes libéraux se réclament d’une certaine forme d’originalisme! (A lire aussi)

Certes, à comparer les juges de la Cour Suprême à des prêcheurs salafistes, on risque fort de tomber dans la caricature. Toutefois, on ne manque pas d’être troublé par certaines similitudes.

Les «pieux prédécesseurs»

Le salafisme est tiré du mot arabe «al-Salaf al-Ṣāliḥ» qui signifie les «pieux prédécesseurs». Pour combattre l’influence des pensées occidentales et rétablir la justice en ce bas monde actuel, il faut remonter à une période sublime, sacrée où tout était parfait, celle de la prédication de l’islam par le prophète Mohamed et les années qui l’ont immédiatement suivie.

Pour ce faire, il faut s’inspirer des exemples fournis par les «pieux prédécesseurs», soit les compagnons contemporains du prophète, leurs successeurs et les «successeurs des successeurs», trois groupes qui incarnent l’âge d’or de l’islam.

Les juges conservateurs de la Supreme Court disposent eux aussi de leurs «pieux prédécesseurs» en la personne des rédacteurs de la Constitution de 1737 dont il convient de percer les intentions réelles en sollicitant leurs textes. Comme le font les salafistes avec les écrits des «Salafs» remontant au VII-VIIIème siècles. 

Le passé pour geler le présent

Dans les deux cas, il s’agit de se référer à un passé devenu mythique et difficilement pénétrable avec les armes intellectuelles qui sont les nôtres au XXIème siècle. 

Peu importe que cette mission soit impossible à mener à chef. Avec la glace du passé, il s’agit de geler, ici et maintenant, toutes les tentatives qui tendent vers l’émancipation réelle des humains de tous les carcans sociaux, politiques, économiques idéologiques et confessionnels.

Salafisme et majorité conservatrice de la Cour Suprême ont aussi un autre point commun: ramener la femme à sa place. Subalterne, forcément subalterne.


1Missouri, Arkansas, Idaho, Kentucky, Louisiane, Mississippi, Dakota du Nord, Dakota du Sud, Oklahoma, Tennessee, Texas, Utah et Wyoming.

2Le parcours du juge Clarence Thomas traduit bien ce passage du libéralisme états-unien le plus contestataire au conservatisme le plus obtus. Il est né dans une famille noire et pauvre de l’Etat de Géorgie en 1948. Catholique et formé par les jésuites, Thomas subit la discrimination raciale et fonde un syndicat Africain-Américain au sein de son collège. Le futur hyper-conservateur soutient alors les révolutionnaires du mouvement Black Panther. Par la suite, Clarence Thomas se faufile dans ce sas entre gauche libérale et droite conservatrice que constitue le mouvement libertarien. Il ne cessera de radicaliser ses positions politiques pour épouser les thèses les plus rétrogrades.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Moyen-Orient et fronde des Pays du Golfe: vers un ordre post-occidental?

Et si le véritable tournant stratégique du Moyen-Orient ne venait pas de Washington, mais du Golfe? En bloquant l’option militaire américaine contre l’Iran — au grand dam de Benjamin Netanyahou — les monarchies du Golfe actent une rupture historique: fin de l’alignement automatique, rejet du risque israélien et entrée assumée (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Histoire

Seymour Hersh, un demi-siècle de révélations dans les coulisses du pouvoir

S’intéresser à Seymour Hersh, c’est plonger dans la fabrique de l’information en Occident depuis la guerre du Vietnam. Avec son lot de manipulations, d’opérations secrètes, de crimes de guerre et de compromissions. Netflix a récemment consacré un documentaire à la vie et à l’œuvre du célèbre journaliste d’investigation américain.

Martin Bernard
Politique

Taïwan sous pression: jusqu’où la Chine est-elle prête à aller?

L’achat massif d’armes américaines par Taïwan, suivi de manœuvres militaires chinoises d’ampleur inédite, illustre la montée des tensions dans le détroit. Entre démonstrations de force et stratégies de dissuasion, Pékin teste les limites sans franchir le point de non-retour. Mais face à des enjeux économiques et géopolitiques majeurs, le risque (...)

Jonathan Steimer
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Politique

Venezuela: le retour brutal de la doctrine Monroe

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les Etats-Unis constitue une rupture majeure du droit international et un signal géopolitique fort. Derrière l’opération militaire, se dessine le retour assumé de la doctrine Monroe et l’usage décomplexé de la coercition contre les Etats engagés dans la multipolarité.

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Etats-Unis giflent l’Europe et font bande à part

Sismique et déroutante, la nouvelle stratégie de sécurité américaine marque une rupture historique. Après un exercice d’introspection critique, Washington opte pour un repli stratégique assumé, redessine sa doctrine autour des priorités nationales et appelle ses partenaires — surtout européens — à une cure de réalisme. Un tournant qui laisse l’Europe (...)

Guy Mettan
Politique

La France est-elle entrée en révolution?

Le pays est devenu ingouvernable et la contestation populaire ne cesse d’enfler. La France fait face à une double crise de régime: celle de la Ve République et celle du système électif. Les Français, eux, réclament davantage de souveraineté. L’occasion, peut-être, de mettre fin à la monarchie présidentielle et de (...)

Barbara Stiegler
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Etats-Unis: le retour des anciennes doctrines impériales

Les déclarations tonitruantes suivies de reculades de Donald Trump ne sont pas des caprices, mais la stratégique, calculée, de la nouvelle politique étrangère américaine: pression sur les alliés, sanctions économiques, mise au pas des récalcitrants sud-américains.

Guy Mettan