Publié le 23 septembre 2022

© WARNER BROS

Thriller conceptuel mâtiné de relecture féministe des codes hollywoodiens, «Don't Worry Darling» d'Olivia Wilde est un film habile qui confirme plusieurs tendances actuelles du cinéma outre-Atlantique. Mais à se vouloir trop malin, ce cinéma ne risque-t-il pas de s'aliéner son public?

A l’origine était The Stepford Wives, thriller en forme de cauchemar féministe publié en 1972 par Ira Levin (l’auteur de Rosemary’s Baby) et adapté par deux fois au cinéma (Bryan Forbes, 1975, et Frank Oz, 2004). Ni un grand roman ni de grands films, mais une idée qui marque: pourquoi donc les épouses de Stepford, bourgade de banlieue américaine fictive devenue proverbiale, sont-elle si parfaites – autrement dit des compagnes et mères idéales, rompues aux tâches domestiques, d’humeur toujours égale et qui ne demandent rien de plus que de plaire à leur mari? Il s’agissait bien sûr d’une manipulation diabolique. Impossible de ne pas y songer dès l’ouverture de Don’t Worry Darling, avec ses jeunes couples installés dans un quartier de villas artificiel gagné sur le désert, dont les maris partent tous les matins travailler sur un projet «top secret».

Comme toujours dans le meilleur cinéma américain, ce nouveau film utilise ses prédécesseurs comme autant de marche-pieds pour tenter d’aller plus loin. Celui-ci déjà par le simple fait d’avoir été conçu par deux femmes, la scénariste-productrice Katie Silberman et l’actrice-réalisatrice Olivia Wilde. Déjà auteures d’un remarqué Booksmart il y a trois ans (une comédie adolescente restée inédite chez nous), elles confirment ici un sens de l’à-propos et un savoir-faire d’ores et déjà impressionnants. Reste à savoir s’il s’agit vraiment de bon cinéma.

Scénario parano dystopique

Le récit se déroule ostensiblement dans les années 1950, à en juger par les voitures, téléphones et autres éléments de design. Alice et Jack Chambers (la star montante Florence Pugh et la superstar de la pop Harry Styles) forment un jeune couple fraichement installé à Victory, en Californie, une banlieue résidentielle créée par la mystérieuse société pour laquelle Jack travaille comme ingénieur. Leur amour est sans nuages, l’entente entre voisins-collègues parfaite, la loyauté envers leur patron Frank acquise. Sauf que malgré sa satisfaction à nettoyer et cuisiner, aller faire du shopping et suivre son cours de danse, fêter entre amis et faire l’amour avec son mari, la curiosité concernant le travail de ce dernier commence à tarauder Alice. Et lorsqu’une voisine afro-américaine fait une crise, des tensions commencent à apparaître dans cette communauté utopique. Un jour, Alice est témoin d’un accident d’avion et s’en va dans la montagne, interdite d’accès, chercher d’éventuels survivants, pour aboutir sur un drôle de bâtiment vitré avant de s’évanouir. De retour chez elle (comment?), c’est son propre couple qu’Alice va bientôt remettre en question.

Ce scénario suit un schéma éprouvé, quoique d’étranges visions (dont des chorégraphies  hollywoodiennes façon Busby Berkeley) commencent tôt à menacer la psyché de l’héroïne. Puis ce sont ses «trous de mémoire» qui viennent parasiter le récit, rendant ce qu’elle a vu sujet à caution. Là encore, d’un suicide dont elle est témoin mais nié par le médecin local à l’intérêt que semble lui porter leur leader charismatique, tout s’inscrit dans une certaine logique «paranoïaque». La confirmation que quelque chose ne joue décidément pas viendra par le défi en forme d’aveu lancé un soir par Frank. C’est alors que le film sort le grand jeu: une inquiétante opération à l’hôpital qui déclenche d’encore plus bizarres hallucinations (ou plutôt ravive des flash-back dans une grande ville, de nos jours), avant qu’Alice ne réintègre sa vie normale. Plus pour longtemps…

Twist again à Hollywood

Ce qui est fort dans ce film, c’est tout le non-dit et la puissance d’évocation des images du passé qu’il convoque: cette urbanité facticement paisible des fifties coincée entre des idéaux d’ordre qui ont mal tourné et des peurs liées à l’âge atomique. Encore bien plus que dans The Stepford Wives, les modèles d’un sexisme ordinaire sont remis en cause par leur simple étalage dans un film d’aujourd’hui. Et puis il y a le facteur Florence Pugh, depuis quelques années déjà (Lady Macbeth, Midsommar, Little Women, Black Widow, etc.) l’une des plus captivantes actrices contemporaines. Une petite teigneuse qu’on ne peut s’empêcher de prendre en affection, tout le contraire d’une beauté décorative ou d’une victime désignée.

Enfin arrive le twist, ce retournement conceptuel sans lequel il ne saurait bientôt plus y avoir de film américain qui se respecte. De M. Night Shyamalan à Jordan Peele, la mode est aux films-piège, où rien n’est réellement ce qu’il paraît. Une idée qu’on peut faire remonter au formidable Seconds de John Frankenheimer (1966), avec son opération rajeunissement censée vous renvoyer dans une existence idéale mais qui ne peut que mal tourner. Sauf qu’ici, tout ceci est amené de manière si succincte et allusive qu’on n’y comprend pas forcément grand-chose. Comme si, par peur de trop clarifier les tenants et les aboutissants de leur récit, les autrices avaient voulu continuer de distiller doute et métaphores.

A l’arrivée, on hésite entre approbation et frustration. Outre-Atlantique, la critique n’a pas été tendre avec ce film. Outre-Manche, on s’est surtout raccroché à Pugh et Styles (très bien, quoique en retrait), les stars du cru en passe de devenir globales. Avec notre recul, peut-être pouvons-nous mieux apprécier cette fable féministe pour ce qu’elle est (donc y compris sa tentation d’un retour en arrière partagé par certaines femmes…), l’indéniable brio de la mise en scène et les limites d’un genre devenu trop malin pour pouvoir pleinement emporter l’adhésion. En tous cas, voilà un film qui nous change plutôt agréablement de trop de chroniques plus ou moins auto-fictionnelles à la française!


«Don’t Worry Darling», d’Olivia Wilde (Etats-Unis, 2022), avec Florence Pugh, Harry Styles, Olivia Wilde, Nick Kroll, Chris Pine, Gemma Chan. 2h02

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Gouverner par le spectacle: qui a besoin d’un Etat profond quand on a l’Amérique?

Entre vidéos virales de la Maison-Blanche, divulgations partielles sur les OVNIs et sortie imminente du nouveau film de Steven Spielberg «Disclosure Day», l’Amérique brouille les frontières entre politique, divertissement et imaginaire collectif. Sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un complot, un même écosystème nourrit désormais défiance, fascination et récits alternatifs.

Tatiana Crelier
PolitiqueAccès libre

Un coup de plus sur l’île de la détresse

Donald Trump, sans doute pressé de détourner les regards du Moyen-Orient, veut renforcer la mainmise sur Cuba en jouant, comme à son habitude, sur deux tableaux: la menace et la négociation. Mais il n’a pas attendu pour renforcer, début mai, les sanctions punitives. Elles frapperont un peu plus le quotidien (...)

Jacques Pilet
Politique

Quand l’Etat-pirate américain mobilise son arsenal

Le second épisode de cette série sur les méthodes flibustières américaines détaille comment les Etats-Unis ont progressivement fait de la guerre —militaire, économique, informationnelle — un instrument central de leur domination mondiale. Car, derrière le discours du «soft power» et de la défense des valeurs occidentales, se déploie une logique (...)

Guy Mettan
Politique

Libye, le pays qui ne veut pas naître

Le pays le plus riche du Maghreb est aussi celui qui refuse, depuis quinze ans, d’exister en tant qu’Etat. Dans une impasse constitutionnelle délibérément entretenue, deux gouvernements rivaux se disputent un territoire fragmenté en féodalités armées. Pendant que les chefs de guerre se partagent les revenus pétroliers, des citoyens n’ont (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Politique

Enquête au cœur de la fabrique du sionisme aux Etats-Unis

Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes Juifs américains embarquent pour Israël, tous frais payés. Dix jours, un itinéraire minutieusement orchestré, des soldats de Tsahal en guise de compagnons de voyage. Et, au retour, une identité clé en main. Birthright Israel, fondé en 1999 sur fond de panique démographique (...)

Tatiana Crelier
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

L’hégémonie américaine décrite par un géant de la tech 

Les errances du pouvoir de Trump nous égarent. L’appareil de son Etat et les puissants acteurs américains de la high-tech ont bel et bien un programme cohérent. Pour la suprématie de l’Occident, rien de moins… C’est le patron de Palantir, Alex Karp, qui vient de le dire en toute clarté.

Jacques Pilet
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Philosophie

Les «Lumières sombres» ou le retour de la tentation monarchique aux Etats-Unis

Et si la démocratie libérale n’était qu’une illusion? Derrière cette hypothèse se déploie la pensée des «Lumières sombres», une nébuleuse intellectuelle radicale qui séduit une partie des élites technologiques et politiques américaines, jusqu’à l’entourage de Trump lui-même.

Martin Bernard
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici