Publié le 7 mars 2025

Donald Trump et Volodymyr Zelenski. – © Shutterstock

L'échange musclé entre Trump et Zelensky, le 28 février dans le Bureau ovale, a fait le tour du monde. Qu'en penser? Entre un président ukrainien aux abois, dupé par les Etats-Unis qui l’ont poussé à ne pas signer la paix avec la Russie en 2022, et un président américain qui tente de sortir son pays du bourbier en sauvant la face, retour sur les vrais enjeux de ce clash spectaculaire.

Article publié à l’origine sur le site «Antithèse»


Décidément, l’époque est fascinante! Toutes les digues sautent, avec une administration américaine décomplexée qui ne s’embarrasse plus du langage policé auquel nous étions habitués. Il y a quelque chose d’assez jouissif à observer ces déroulements, même si la vigilance reste de mise.

Deux attitudes sont à éviter: un rejet a priori de toutes les décisions de Trump et de ses équipes, sous prétexte qu’il serait un dictateur d’extrême droite (position de la gauche idéologique); et un soutien béat à ses prises de parole et décisions politiques (position de la majorité des souverainistes conservateurs en Europe). Ces deux postures ne tiennent tout simplement pas compte de la complexité du réel et ne permettent donc pas d’appréhender ce dernier avec pertinence.

Affaire Epstein: des documents curieusement décevants

Trois événements liés à Trump ont fait beaucoup parler d’eux ces derniers jours. D’abord, la sortie d’une vidéo lunaire intitulée Trump Gaza, réalisée par IA et partagée par le président américain sur son réseau social. Elle fait penser, comme me l’a soufflé une personne chère, au clip d’un mauvais groupe tzigane serbe dans les années 1990. Cette vidéo laisse tout simplement songeur…

Jeudi 27 février, des documents relatifs à l’affaire Epstein, célèbre pédocriminel américain décédé de manière suspecte en prison, ont été révélés par l’administration de Donald Trump. Promesse forte de sa campagne, la mise à disposition de ces documents n’a pas répondu aux attentes. Ils ne contiennent aucune révélation explosive, et surtout pas de liste de clients. Largement expurgés et caviardés, ces documents ne nous apprennent rien de plus que ce que l’on savait déjà. Forte déception dans le camp des aficionados de Trump… Mais est-ce vraiment une surprise?

Pas vraiment, si l’on songe que Trump lui-même a été en relation avec Epstein, qui a longtemps été son voisin à Palm Beach et a participé à de nombreuses fêtes organisées par le président américain dans sa villa. Quelle était véritablement la nature de leur relation et l’implication éventuelle de Trump dans le réseau pédocriminel d’Epstein? Difficile à dire. En outre, il y a fort à parier que nombre de bailleurs de fonds de Trump ont été impliqués dans ce vaste scandale et ne souhaitent naturellement pas que leur nom soit révélé. Affaire à suivre, donc…

Zelensky se prend une «rouste» à la Maison-Blanche

Le troisième événement majeur, qui a fait le tour du monde, est l’échange musclé entre Trump, J.D. Vance et Zelensky au sujet des négociations de paix avec la Russie. Le président américain, en conformité cette fois avec ses promesses de campagne (même s’il évoquait une résolution en 24h), s’est montré favorable à la conclusion d’un accord avec Vladimir Poutine, estimant que les massacres doivent cesser et que les États-Unis ont dépensé trop d’argent pour soutenir Kiev. Il souhaite d’ailleurs mettre la main sur les ressources en terres rares et en gaz naturel du pays pour compenser les montants octroyés. C’était la raison de la visite du président ukrainien aux États-Unis (mais finalement aucun accord n’a été signé).

Zelensky, au contraire, a réaffirmé qu’il ne faisait aucunement confiance au président russe et qu’il comptait sur l’administration américaine pour «chasser Poutine» de son pays. Il s’est embarqué dans un exercice de justification pour souligner que c’est la Russie qui, dès 2014, avait provoqué l’insurrection dans le Donbass.

Pour être clair, ceci est factuellement faux. Après le coup d’État du Maïdan en 2014, d’ailleurs soutenu par les États-Unis et Victoria Nuland (Madame “Fuck the EU”), plusieurs villes de l’est de l’Ukraine, peuplées de russophones, se sont insurgées. Ces insurrections ont été violemment réprimées par l’armée ukrainienne, déjà composée en partie de bataillons ultra-nationalistes à tendance néo-nazie (comme le révèle un magnifique documentaire de Paul Moreira sur le sujet). Seule la région du Donbass a résisté et tenu dans le temps, créant de fait un climat de guerre civile dans le pays, que les accords de Minsk auraient dû résoudre. Mais la France, l’Ukraine et l’Allemagne en ont décidé autrement. Il n’y a aucune preuve que la Russie ait soutenu ces insurrections, encore moins qu’elle les ait initiées. Tout ceci est aujourd’hui très bien documenté, par exemple dans une Masterclass sur Antithèse avec le journaliste Pierre Lorrain, spécialiste du monde slave et du monde soviétique.

Mais revenons à la réunion entre Trump et Zelensky (à visionner ci-dessous en intégralité).

Vance a martelé que la guerre avait trop duré et qu’il fallait maintenant envisager une solution diplomatique pour y mettre un terme. Le ton est ensuite monté, Trump menaçant de retirer son soutien à l’Ukraine si Zelensky ne mettait pas de l’eau dans son vin pour négocier avec Poutine.

Cet échange tendu, qui s’est déroulé devant les caméras des journalistes, aurait été inenvisageable il y a quelques années encore. L’ancien diplomate suisse Georges Martin, que j’ai reçu sur Antithèse, estime qu’il s’agit «d’une conversation pour l’histoire de la diplomatie». Quoi qu’il en soit, les marchés américains ont immédiatement réagi positivement aux déclarations de Trump renvoyant Zelensky aux gémonies.

Les vrais enjeux

Au-delà du brouhaha médiatique et des effets d’annonce dont Trump est coutumier, une analyse dépassionnée s’impose. Le président ukrainien, considéré illégitime par certains depuis l’expiration de son mandat le 20 mai 2024 (ce qui a conduit Trump à le traiter de «dictateur»), est aux abois. Il a été dupé par les États-Unis, qui l’ont poussé à ne pas signer la paix avec la Russie en avril 2022. Depuis, c’est la fuite en avant qui prévaut: vaincre la Russie ou perdre dans la honte, avec des centaines de milliers de morts sur la conscience.

Zelensky doit bien se rendre compte qu’il a été trompé. Mais il ne peut le reconnaître publiquement sans perdre la face et admettre qu’il s’est fourvoyé en abandonnant les négociations de paix en 2022. Aujourd’hui, il ne décide plus de grand-chose (si ce n’est de la mise aux enchères de ce qu’il reste de son pays). Son rôle d’acteur ne fait plus beaucoup illusion, en témoigne son humiliation de vendredi dernier. Double peine pour les nationalistes ukrainiens, à côté de leur échec sur le terrain, et, surtout, pour une partie des habitants dépossédés de ce malheureux pays.

Compte tenu de cette réalité, la posture américaine est hautement hypocrite. Certes, il est louable que Trump souhaite maintenant inverser la tendance belliciste de ses prédécesseurs et parvenir à la paix. Il est le seul dirigeant occidental à le vouloir. Mais il est impossible d’occulter le fait que les États-Unis, et Trump lui-même durant son premier mandat, ont longtemps instrumentalisé l’Ukraine pour satisfaire leurs intérêts géostratégiques dans la région. Ces derniers consistent — et c’était déjà l’ambition des Britanniques à partir de la fin du 19e siècle — à empêcher les pays d’Europe occidentale (en particulier l’Allemagne) de se rapprocher de la Russie via des partenariats économiques ou politiques.

A cela s’ajoute la volonté, elle aussi ouvertement exprimée, d’affaiblir la Russie par tous les moyens imaginables, et même de la démembrer (lire mon article détaillé à ce sujet). C’est ce qui a conduit l’administration Biden à convaincre Zelensky de ne pas signer la paix en 2022. C’est aussi ce qui a motivé Trump à vigoureusement s’opposer à l’ouverture de Nord Stream II durant son premier mandat.

Trump, évidemment, connait les raisons profondes du soutien des États-Unis à l’Ukraine. Il est même en phase avec elles. Mais il sait aussi pertinemment que la guerre ne peut être gagnée, alors il cherche à sortir son pays de ce bourbier en sauvant la face et en récupérant au passage des matières premières et des hydrocarbures.

Le réel, chassé par l’idéologie, finit toujours par prévaloir.

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Martin Bernard