«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Publié le 8 mai 2026

Le président malien Assimi Goïta et le président russe Vladimir Poutine, en juillet 2023. © Creative Commons / www.kremlin.ru

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances étrangères, loin des faux choix géopolitiques. Interview.

L’article du chercheur et analyste politique nigérian Oumarou Sanou, L’illusion des mercenaires russes: leçons pour le Nigeria et l’Afrique, publié fin 2025 dans le quotidien The Nation, avait fait grand bruit et provoqué une vive réaction de l’ambassade de Russie au Nigeria.Il y dénonçait une Russie plus prédatrice que protectrice, et soulignait les horreurs commises par les hommes du groupe Wagner sur les populations civiles. Devant l’inexorable avancée djihadiste, la région avait en effet fait appel, en 2021, aux mercenaires de Wagner, remplacés progressivement par ceux de l’Africa Corps, plus étroitement liés à Moscou.

Leur présence n’a pas empêché le Mali d’être le théâtre, les 25 et 26 avril dernier, d’une série d’attaques coordonnées sans précédent, menées par les djihadistes (JNIM) et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA). Ces assauts ont frappé plusieurs villes, dont Bamako, la capitale, marquant une dégradation sécuritaire majeure. Le ministre de la Défense, Sadio Camara, a été tué dans sa maison de Kati. A la suite de quoi, le FLA a annoncé avoir négocié le retrait des paramilitaires russes de l’Africa Corps de Kidal, ville désormais retombée sous le contrôle des rebelles.

Dans l’interview qu’il nous a accordée, Oumarou Sanou revient sur ces récents événements et prône un panafricanisme qui ne consiste pas «à remplacer Washington par Moscou, Paris par Pékin et Bruxelles par Ankara». Tout en esquissant des pistes pour le futur.

Comment avez-vous réagi face à la virulence de l’ambassade de Russie après que vous ayez dénoncé les exactions commises par les mercenaires russes dans les pays sahéliens?

Oumarou Sanou: Soyons clairs: les articles en question n’étaient pas une attaque contre la Russie ou contre son peuple. Il s’agissait d’un examen critique d’événements documentés au Mali et dans l’ensemble du Sahel. Si la Russie estimait que les faits que j’ai rapportés étaient erronés, elle aurait pu présenter des contre-preuves. Mais elle a préféré s’en prendre au messager, selon une stratégie autoritaire bien connue: rejeter les auteurs en les qualifiant de «payés», remettre en question leur légitimité. Cela a suscité des inquiétudes quant à ma sécurité personnelle et à ma réputation professionnelle.

Comment expliquer que si peu de voix africaines osent critiquer les activités de la Russie sur le continent?

Quiconque émet des critiques à l’égard de la Russie est souvent accusé de promouvoir les intérêts occidentaux. C’est le fruit d’années de propagande et de désinformation menée par la Russie — certes en exploitant les griefs existants — qui promeut un discours fortement anti-occidental, qui a façonné l’opinion publique. Ce contexte décourage le débat ouvert et accroît les risques professionnels et personnels pour ceux qui osent s’exprimer dans ce sens. La Russie craindrait-elle la liberté de presse en Afrique?

Quel regard portez-vous sur les récentes attaques au Mali?

L’extension du territoire djihadiste est une catastrophe pour tous les Maliens et une menace directe pour l’ensemble de la région. L’offensive coordonnée des 25 et 26 avril a brisé l’illusion stratégique qui guidait le pays depuis sa rupture avec la CEDEAO et la communauté internationale au sens large. Dimanche matin, Kidal était tombée, le drapeau russe qui y flottait avait disparu. Et une colonne de mercenaires de l’Africa Corps négociait une sortie discrète et ignominieuse avec les groupes armés, ceux-là même qu’ils s’étaient engagés à combattre. Il ne s’agissait pas d’un revers tactique, mais de l’effondrement d’un discours: le crépuscule de l’illusion russe est arrivé.

Les pays membres de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) observent désormais les événements à Bamako avec une inquiétude non dissimulée: si la Russie ne parvient pas à tenir Kidal, quelle garantie reste-t-il pour leurs propres positions?

Comment expliquer que la ville de Kidal soit si rapidement tombée entre les mains des djihadistes et des indépendantistes touareg?

En novembre 2023, la junte malienne avait en effet célébré la reprise de Kidal avec l’appui de l’Africa Corps comme une victoire: chasser l’Occident, prendre ses distances avec la CEDEAO, se rapprocher de Moscou et la souveraineté serait rétablie. Cette affirmation a toujours été creuse. Kidal n’a jamais été pacifiée, elle a été occupée. Aucune route n’a été construite, aucune école n’a ouvert, aucune confiance n’a été rétablie avec les communautés locales. Des mercenaires russes ont commis des atrocités avérées dans les villages environnants: exécutions sommaires, violences sexuelles et incendies de maisons. Ils n’ont pas gagné les cœurs, ils ont engendré la haine. Et la haine, avec le temps et les armes, produit exactement ce dont nous avons été témoins le week-end des 25 et 26 avril derniers.

Etes-vous étonné par la rapidité de la reddition de mercenaires russes?

Non, et rien de tout cela ne devrait surprendre les observateurs sérieux. Sur tous les théâtres d’opération, le schéma est le même: arriver en fanfare, projeter son influence à moindre coût, et se retirer lorsque le coût augmente. Cela incarne l’échec de ce pari stratégique qui a remplacé la coopération par l’isolement, les institutions par la propagande et les partenariats diversifiés par la dépendance à l’égard d’un seul allié, peu fiable et débordé. Moscou est trop limitée sur le plan économique pour financer le développement africain, et trop axée sur les transactions stratégiques pour maintenir des engagements durables. Elle recherche une présence, des ressources et une image. La sécurité des Africains ordinaires est, au mieux, accessoire. 

Quelle leçon y voyez-vous?  

La leçon à tirer est qu’il ne s’agit pas de choisir entre différents protecteurs extérieurs. Mais bien plutôt de reconnaitre qu’aucun acteur extérieur, qu’il vienne de l’Est ou de l’Ouest, ne peut se substituer à une stratégie nationale cohérente, à une gouvernance responsable et à une véritable coopération régionale. La souveraineté d’un pays ne se mesure pas à l’aune des drapeaux ou des slogans. L’Afrique mérite des partenaires, pas des protecteurs, des relations fondées sur le respect mutuel et non sur le fantasme d’un allié qui négocie son propre retrait avant même que la poussière soit retombée. Ce qui va se passer ensuite au Sahel dépendra en grande partie de la volonté de ses dirigeants et de leurs voisins d’oser tirer la leçon.

Les trois pays de l’Alliance des Etats du Sahel (AES), le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ont décidé de diversifier leurs partenariats, au nom du panafricanisme et d’une souveraineté retrouvée, c’est une bonne chose, non?

Lorsque les dirigeants du Sahel invoquent la souveraineté africaine alors même que leur survie politique dépend des mercenaires du groupe Wagner — aujourd’hui Africa Corps — et de la bienveillance du Kremlin, la contradiction est stupéfiante. Remplacer l’impérialisme occidental par celui de Moscou ou de Pékin n’est pas une libération, c’est un nouvel asservissement. Sur les réseaux sociaux et dans certains cercles politiques, une architecture de désinformation active, à la fois ouverte et dissimulée, vend aux jeunes Africains l’idée que la véritable libération consiste à remplacer Washington par Moscou, Paris par Pékin et Bruxelles par Ankara. Ce sont de faux choix. Ce n’est pas de l’indépendance de pensée, c’est l’externalisation du destin africain vers un autre groupe de maîtres étrangers.

Alors quelle souveraineté pour l’Afrique?

La souveraineté d’un pays est impossible sans la souveraineté de son peuple. Elle implique l’Etat de droit, la gouvernance démocratique et la protection des droits individuels. Un régime qui réduit ses propres citoyens au silence tout en fustigeant l’impérialisme étranger n’est pas émancipateur. C’est un oppresseur doté d’un meilleur attaché de presse.

La dénonciation du néocolonialisme est pourtant une démarche légitime, non?

La lutte anticoloniale était nécessaire et noble. Mais le monde a évolué. L’Afrique ne peut se permettre de rester prisonnière de ressentiments historiques alors que l’avenir se construit sans elle. Nous vivons à l’ère de l’intelligence artificielle, de la robotique et de l’exploration spatiale commerciale. L’économie mondiale est en train d’être réorganisée par des technologies qui n’existaient pas il y a une génération. Dans ce contexte, une poignée de dictateurs militaires tentent de justifier leurs régimes en recyclant les luttes légitimes mais épuisées des années 1950 et 1960. Les griefs historiques de l’Afrique sont bien réels. Mais s’obstiner à ruminer les rancœurs du passé n’est pas une stratégie de développement. C’est un abandon de ses responsabilités.

Qu’est-ce que le véritable panafricanisme selon vous?

Le véritable panafricanisme n’est pas une idéologie fondée sur le ressentiment, sa valeur ne se mesure pas à la ferveur de son sentiment anti-occidental. C’est un programme d’action. Il y a un demi-siècle, la Corée du Sud et Singapour étaient plus pauvres que de nombreux pays africains. Aujourd’hui, elles comptent parmi les économies les plus dynamiques du monde. La différence ne résidait pas dans l’absence d’ingérence étrangère — ces deux nations en ont connu beaucoup. La différence résidait dans un investissement délibéré, coordonné et à long terme dans les personnes, les institutions, les infrastructures. L’Afrique doit tirer cette leçon. Cela signifie attirer les capitaux internationaux selon les conditions fixées par l’Afrique elle-même, et construire des pôles financiers de classe mondiale, qui ancrent la richesse africaine au sein du continent.

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