Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question actuelle: le conseil fédéral a annoncé fin juin sa volonté de revoir de fond en comble les voies et les méthodes de l’aide à l’étranger.
Rappel des faits historiques. Dès les années 1960, le Rwanda devint l’enfant chéri de la Suisse. Petit pays montagneux, catholique, anticommuniste. «On croit voir, dans les Hutu qui ont renversé la monarchie aux mains de quelques familles tutsi, la réplique des luttes des Suisses contre les Habsbourg», écrit l’historienne et ex-conseillère d’Etat genevoise Anne Emery-Torracinta. Il se trouve, de surcroît, que l’influent archevêque du Rwanda est alors un Valaisan, André Perraudin, proche du président Grégoire Kayibanda et soutien constant du régime, y compris après le génocide des Tutsi.
Dès 1963, l’aide de la Direction suisse du développement et de la coopération (DDC) a déferlé par millions sur son poisson-pilote. Notamment sous une forme qui paraît ahurissante aujourd’hui: pendant trois décennies, Berne a confortablement rétribué des «conseillers du président», de nationalité suisse. Le plus fameux d’entre eux, l’économiste Charles Jeanneret, resté accroché une douzaine d’années à ce poste, allait jusqu’à rédiger les discours du chef de l’Etat, et même à le représenter auprès d’autorités étrangères.
Comment la Suisse a détourné le regard
Quand, dans les années 1970, les Tutsi furent discriminés, chassés de leurs emplois, arrêtés et parfois supprimés, la coopération suisse détourna le regard. Alors que ses propres projets étaient directement affectés par cette répression. Par exemple, au sein de la puissante coopérative agricole et commerciale Trafipro, généreusement dotée par Berne. Peu à peu, sur place, des voix suisses protestèrent, peu entendues, des coopérants choisirent de quitter leurs fonctions dans ces conditions intolérables. Sans effet à la tête de la DDC, qui ne condamna jamais ces agissements. Les conseillers fédéraux, tenus à l’écart et, de toute façon, nullement intéressés par ce qui se passait «là-bas en Afrique», ne bronchèrent pas.





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