La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas


Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l'armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d'une dépendance si profonde qu'aucun changement de régime ne saurait l'effacer d'un trait. Le président Ahmad al-Charaa le sait: se libérer de Moscou ne se fera pas en une rupture immédiate, c'est un chantier qui va durer plusieurs décennies.
Rebobinons l’histoire récente. Le 29 mai 2024, dans la grande salle du Palais du Peuple à Damas, une scène résume à elle seule la nature profonde de la relation russo-syrienne. Le général Younus-Bek Evkourov, vice-ministre russe de la Défense, fait face à Mansour Azzam, conseiller de Bachar el-Assad. Il ne vient pas en allié, il vient en créancier. Le ton est froid, presque méprisant. L’objet: 37,16 millions de dollars que Damas doit à Moscou pour la protection de ses installations pétrolières, soit une facture mensuelle de 4,5 millions pour les salaires de soldats russes, auxquels s’ajoutent 1,16 million pour rééquiper les points d’appui des forces déployées à travers tout le pays.
Evkourov n’est pas homme à mâcher ses mots. Parachutiste de formation, héros de Russie pour avoir libéré douze soldats prisonniers en Tchétchénie, architecte de la célèbre «course à Pristina» en 1999 (lorsque moins de deux cents soldats russes s’emparèrent de l’aéroport du Kosovo avant les forces de l’OTAN), il supervise alors les opérations africaines du groupe Wagner, devenu Africa Corps après la mort d’Evgueni Prigojine. À Damas, il adopte la même posture: celle d’un homme qui tient les leviers et entend le faire savoir. Il menace d’arrêter les paiements au régime dès juin 2024, et glisse, avec un humour glacial, que Vladimir Poutine ignore encore cette dette, ce qui le place, dit-il, dans «une situation embarrassante». Puis, avec une cruauté à peine voilée, il fait chanter Assad.
Ce document interne, obtenu et authentifié par SIRAJ (Syrian Investigative Reporting for Accountability Journalism) en collaboration avec l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), révèle ce que la rhétorique de la fraternité russo-syrienne dissimulait depuis des années: une relation fondée non sur l’idéologie ou la solidarité, mais sur l’argent et les intérêts. Il dit aussi l’état de délabrement avancé du régime au printemps 2024: Moscou ne croit plus suffisamment en son protégé pour en absorber les coûts sans contrepartie immédiate. Six mois plus tard, l’offensive éclair de la coalition d’Ahmad al-Charaa depuis Idlib balaie le régime en douze jours. Les positions que les Russes réclamaient de rééquiper sont abandonnées sans résistance. Bachar el-Assad fuit en Russie, où Poutine lui accorde l’asile.




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