Salman Rushdie victime de la mécréance des croyants

Publié le 19 août 2022

Salman Rushdie à Porto Allegre, en mai 2014. – © Luiz Munhoz via Flickr

«Baisons la main de celui qui a déchiré le cou de l’ennemi de Dieu avec un couteau». Voilà ce que l’on pouvait lire ces derniers jours dans le quotidien iranien «Kayhan» pour «saluer» l’agression criminelle commise par un chiite libanais (que son nom sombre dans l’oubli) vivant à New Jersey contre l’écrivain Salman Rushdie.

Ce quotidien, l’un des plus anciens d’Iran, n’a rien d’une feuille de chou cuisinée par quelques fondamentalistes égarés. Il est l’émanation de l’Institut Kayhan dont le directeur Hossein Shariatmadari est nommé par le Guide Suprême en personne, l’ayatollah Ali Khamenei. Le patron de Kayhan fait partie du cercle restreint des confidents de l’ayatollah.

Négationniste nucléaire

Intéressant personnage d’ailleurs, ce Shariatmadari. Il fut l’un des soutiens les plus actifs du président Ahmadinejad, présenté benoîtement comme un conservateur alors qu’il a prôné une version chiite du néofascisme. 

Ledit Shariatmadari s’est illustré en matière de négationnisme de la Shoah comme l’indique cet article. Et c’est l’un des plus fervents supporteurs de la bombe nucléaire iranienne.

Avec les Gardiens de la Révolution, ces gens-là tiennent la réalité du pouvoir militaire et économique; politique aussi, l’épisode dit «modéré», incarné par Khatami, étant rapidement effacé.

Fatwa réactivée en 2016

En 2016, l’agence de presse Fars publiait une liste de quarante titres de la presse iranienne qui réactivait la fatwa fulminée le 14 février 1989 par l’ayatollah Khomeyni pour ordonner à tout musulman d’assassiner l’écrivain Salman Rushdie, «coupable» d’avoir écrit Les Versets sataniques, ouvrage qualifié d’impie et de blasphématoire. Pire: ces médias ont ajouté 600’000 dollars à la prime offerte à quiconque tuerait l’«apostat» d’origine indienne et de famille musulmane. Des fois que l’ardeur missionnaire s’affaiblirait…

En tout, la prime s’élève désormais à 3,9 millions de dollars (3,8 millions d’euros ou 3,6 millions de francs). Car le crime théologique doit payer en Iran.

Que disait-elle, cette fatwa de Khomeiny? «Je veux informer tous les intrépides musulmans à travers le monde que l’auteur du livre intitulé Versets sataniques ainsi que les éditeurs qui connaissent son contenu sont, par la présente, condamnés à mort. Je demande à tous les musulmans zélés de les exécuter, où qu’ils se trouvent, afin que personne n’ose insulter la sainteté islamique. Quiconque a accès à l’auteur du livre, mais n’a pas les moyens de l’exécuter, doit le déférer devant le peuple, afin qu’il soit châtié pour ses actes. Quiconque est tué ce faisant sera considéré comme un martyr et ira directement au ciel1

Rushdie l’apostat

Outre que le contenu du livre incriminé relevait de l’athéisme, ou plutôt de l’agnosticisme, son auteur entrait dans la catégorie la plus honnie en islam, celle des apostats, c’est-à-dire des musulmans qui ont quitté leur confession initiale. Un crime relevant de la peine de mort dans ce contexte.

Tout cet arsenal répressif est censé démontrer à quel point sont puissants et déterminés dans leur foi ceux qui se sont érigés en propriétaires de l’islam, chiite ou sunnite.

Or, c’est tout le contraire que traduit leur acharnement. En effet, les barbes de sang ne sauraient se réclamer de la foi, dans la mesure où elle a pour étymologie latine fides qui signifie tour à tour, foi (en Dieu) et confiance. Ce lien indéfectible entre les deux termes n’appartient pas qu’au monde latin; l’islam l’a aussi fait sien, notamment avec la notion d’At-tawakkul qui est ainsi décrite par le site musulman Katibin: «C’est le fait de s’en remettre entièrement à Allah et de placer sa confiance en Lui. Cela consiste à avoir un cœur apaisé et confiant en Allah, à compter sur Lui pour accéder à tout ce qui est utile et pour éviter tout ce qui est nuisible dans les affaires de la vie d’ici-bas et dans l’au-delà.»

Allah est-il faible?

Les barbes de sang ont beau faire assaut de bigoterie, en bardant leur théologie d’interdits, de règlements plus ou moins absurdes, de punitions qui relèvent du crime de droit commun, ils sous-entendent qu’Allah est si faible qu’il convient de le protéger. 

De deux choses l’une:

 – Soit Allah a besoin des hommes pour assurer sa protection mais alors il perd son principal attribut divin, à savoir sa toute-puissance qui est glorifiée dans tout le Coran, plus spécifiquement au verset 40 de la sourate III: «Que vous cachiez ce qui est dans vos poitrines ou bien vous le divulguiez, Allah le sait. Il connaît tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Et Allah est Omnipotent.»

– Soit le Créateur étant toute-puissance, Il n’a nul besoin de protecteurs humains, trop humains, faillibles par nature.

L’agnostique et les mécréants

L’attitude des barbes de sang traduit plutôt leur manque de confiance en la puissance divine et ce sont eux, plus que Salman Rushdie, qui font montre d’athéisme. Rushdie, agnostique, réinterroge le Coran à sa façon décapante. Ce faisant, il invite les musulmans à le relire avec un regard neuf, toutes œillères tombées.

Aujourd’hui, Salman Rushdie est victime de la mécréance des croyants.


1Ecrivant cela, Khomeiny se met à la place d’Allah puisque c’est Lui, et Lui Seul, qui décide du sort de l’âme humaine après sa mort. L’ayatollah commet ainsi un blasphème majeur. Que n’a-t-il, à cette occasion, fulminé une fatwa contre lui-même?

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