Psyché et géopolitique

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 28 mars 2025 · 6 min de lecture

Le célèbre Emmanuel Todd, auteur de «La défaite de l’Occident» paru l’année dernière chez Gallimard et traduit en 23 langues, analyse le monde en démographe, en historien, en raisonneur. L’autre jour il disait cependant sa perplexité devant la fièvre belliciste qui se manifeste en Europe. Il se demandait s’il ne faudrait pas trouver une autre approche: la géopsychiatrie. Comprendre ce qui se passe dans la tête des dirigeants. Pas sot.

Sommaire

L’histoire est certes déterminée par des rapports de force économiques, politiques, idéologiques, militaires. Mais comment ne pas voir que le profil psychologique des principaux acteurs a aussi un rôle, parfois déterminant. Pensons à Napoléon, à Hitler, à Churchill, à de Gaulle… Pour le pire et le meilleur, parfois réunis, leur tempérament, pour ne pas dire leur instinct, a largement contribué au cours des évènements. 

Trump: l’intellectualisme en détestation

Et si l’on esquissait le profil psychologique des décideurs d’aujourd’hui qui agissent aux premières lignes de la tourmente? Sans s’arrêter à ce qui nous plaît ou pas dans leur politique.

Le spécimen le plus frappant à cet égard, c’est évidemment Donald Trump. Un ego surdimensionné? Là, il n’est pas le seul dans cette cour des grands. Mais il pousse le narcissisme à des extrêmes phénoménales. Emporté, colérique, sans cesse dans l’autoglorification absolue. Peu d’empathie: il intimide ses interlocuteurs plus qu’il n’essaie de les convaincre. Il attend de tous l’admiration et l’adhésion mais ne les écoute guère. Trait renforcé par son origine sociale: son seul monde est celui de l’argent. Ce qui porte peu à l’empathie avec le commun des mortels. Autre trait, l’impatience. Il n’a pas le souffle d’un battant au long cours. Il martèle ses volontés mais se montre capable de virevoltes, de renoncer à telle priorité proclamée, à en changer mine de rien. Pas une tête faite pour les guerres qui se prolongent, peu tournée vers l’examen approfondi et serein des situations actuelles ou prévisibles. Il a l’intellectualisme en détestation. D’où celle qu’il voue aux Européens avec leur ribambelle de langues et leurs penchants gauchisants. Mais sa puissance émotionnelle et rhétorique le sert face à son électorat. Sur ce terrain, il s’accrochera. Tout cela dit avec précautions car il peut encore surprendre. Et il adore le faire.

Poutine: une blessure d’amour-propre

Poutine présente une toute autre configuration mentale. Un ego à toute épreuve aussi, mais un tempérament calme, maîtrisé, cynique, mais raisonneur. Capable de lire le passé historique et d’esquisser froidement l’avenir. Il ne puise pas sa force dans une enfance dorée comme Trump, tout au contraire. La sienne fut dure, austère, dans un minuscule appartement de Saint-Pétersbourg, avec des parents marqués par les horreurs de la Seconde guerre mondiale. Voyou sur les bords, il s’en est tiré par la pratique du sport. Avant d’entrer à l’école, et quelle école, du KGB. L’agent de renseignement doit savoir se taire, dissimuler ses sentiments, et surtout rester froid. A l’opposé de l’exhibitionnisme tapageur d’un Trump. Autre différence, il sait écouter son entourage quitte à le contredire sèchement à la fin. Il sait aussi faire confiance, nouer des amitiés, comme avec son ministre Lavrov, mais se montre capable d’éliminer, à mort parfois, ceux en qui il voit un opposant dangereux ou un traître.

Outre la plaie, bien surmontée, de sa jeunesse difficile, il en est apparu une autre plus récemment. Une blessure d’amour-propre. Dans les premières années de son pouvoir, il a tout fait pour se rapprocher des Occidentaux, rêvant d’arrimer la Russie à l’Europe. Il demandait même d’entrer à l’OTAN! Cela dans une grande méfiance à l’égard de la Chine. Il est allé de déception en déception, jusqu’à la rupture totale, bien avant le début de la guerre en Ukraine. Ce sentiment d’échec a eu pour effet de l’endurcir mentalement, le conduisant à la faute que fut son «opération spéciale». Mais sa nature profonde reprend le dessus: pas d’emportements, pas de décisions irréfléchies, l’analyse, le calcul froid comme appris autrefois au KGB. Une retenue qui choque même certains de ses proches et de ses généraux. On peut admirer ou abhorrer le personnage mais il est plus sage de reconnaître ces traits profonds plutôt qu’en faire un monstre diabolique désireux d’envahir toute l’Ukraine, ce qu’il est loin de faire, et l’Europe occidentale dans la foulée.

Zelensky: une exaltation qui en devient suspecte

Et Zelensky alors? Un tout autre oiseau. A facettes multiples. Autrefois le clown qui se trémoussait sur les scènes moscovites, jouait le rôle d’un président dans une série avant de le devenir. Puis chef de guerre, plus souvent auprès de ses protecteurs financiers qu’au front. Un narcissique comme les autres, mais jouant plus sur les émotions. En quête d’argent mais aussi d’adhésions personnelles. Ses parents étaient tous deux de confession juive ashkénaze et de langue russe, son père professeur et chef du département de cybernétique et d’informatique à l’université locale, sa mère était ingénieure. Dans une ville industrielle, Kryvyï Rih, surnommée «Gangster City» où le jeune Volodymyr apprit tôt à se débrouiller. Un parcours qui témoigne d’une capacité d’adaptation remarquable. D’une force de caractère indéniable. Mais exprimée dans une intensité permanente, sans variation de tons et de rythmes, dans une exaltation qui en devient suspecte. Surtout si l’agité se touche souvent le nez… Cela expose au risque, dans les pourparlers internationaux, d’irriter ou de lasser ses interlocuteurs. Il donne l’impression de s’enfermer dans son système de pensée. Au moment où serait requise l’habileté du négociateur.

Macron et Netanyahu: c’est grave docteur?

Faut-il vraiment enchaîner cet exercice avec Emmanuel Macron? Il ne pèse plus guère sur le parquet mondial. Alors même qu’il proclame sa volonté de prendre la tête des Européens en armes pour aider l’Ukraine et relayer les Etats-Unis en partance. Prisonnier de sa mise en scène, dans la surestime de soi, même après tant d’années piteuses à la tête de la France. Vous avez une explication, docteur?

On ne peut se dispenser en revanche de dire un mot de Benjamin Netanyahu. L’égocentrique absolu, qui se perçoit comme supérieur à tous les autres, plus perspicace, plus habile dans toutes les circonstances. Manœuvrier secret, capable de tous les coups tordus, méfiant à l’égard de son entourage et de ses partenaires internationaux, à commencer par ses alliés. Jusqu’à la paranoïa. Viscéralement attaché à sa vision messianique. Mentalement incapable d’entrer dans un échange d’arguments, a fortiori dans une négociation sincère. Les meneurs de guerre sont généralement peu sensibles aux souffrances infligées, mais face à elles, chez lui, brille comme une jubilation dans son regard. Tendances sadiques?

Si les psys ne nous en disent pas plus sur ces personnages, les historiens de demain le feront. Avec le recul et la lucidité nécessaires. 

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