Le célèbre Emmanuel Todd, auteur de «La défaite de l’Occident» paru l’année dernière chez Gallimard et traduit en 23 langues, analyse le monde en démographe, en historien, en raisonneur. L’autre jour il disait cependant sa perplexité devant la fièvre belliciste qui se manifeste en Europe. Il se demandait s’il ne faudrait pas trouver une autre approche: la géopsychiatrie. Comprendre ce qui se passe dans la tête des dirigeants. Pas sot.

L’histoire est certes déterminée par des rapports de force économiques, politiques, idéologiques, militaires. Mais comment ne pas voir que le profil psychologique des principaux acteurs a aussi un rôle, parfois déterminant. Pensons à Napoléon, à Hitler, à Churchill, à de Gaulle… Pour le pire et le meilleur, parfois réunis, leur tempérament, pour ne pas dire leur instinct, a largement contribué au cours des évènements. 

Trump: l’intellectualisme en détestation

Et si l’on esquissait le profil psychologique des décideurs d’aujourd’hui qui agissent aux premières lignes de la tourmente? Sans s’arrêter à ce qui nous plaît ou pas dans leur politique.

Le spécimen le plus frappant à cet égard, c’est évidemment Donald Trump. Un ego surdimensionné? Là, il n’est pas le seul dans cette cour des grands. Mais il pousse le narcissisme à des extrêmes phénoménales. Emporté, colérique, sans cesse dans l’autoglorification absolue. Peu d’empathie: il intimide ses interlocuteurs plus qu’il n’essaie de les convaincre. Il attend de tous l’admiration et l’adhésion mais ne les écoute guère. Trait renforcé par son origine sociale: son seul monde est celui de l’argent. Ce qui porte peu à l’empathie avec le commun des mortels. Autre trait, l’impatience. Il n’a pas le souffle d’un battant au long cours. Il martèle ses volontés mais se montre capable de virevoltes, de renoncer à telle priorité proclamée, à en changer mine de rien. Pas une tête faite pour les guerres qui se prolongent, peu tournée vers l’examen approfondi et serein des situations actuelles ou prévisibles. Il a l’intellectualisme en détestation. D’où celle qu’il voue aux Européens avec leur ribambelle de langues et leurs penchants gauchisants. Mais sa puissance émotionnelle et rhétorique le sert face à son électorat. Sur ce terrain, il s’accrochera. Tout cela dit avec précautions car il peut encore surprendre. Et il adore le faire.

Poutine: une blessure d’amour-propre

Poutine présente une toute autre configuration mentale. Un ego à toute épreuve aussi, mais un tempérament calme, maîtrisé, cynique, mais raisonneur. Capable de lire le passé historique et d’esquisser froidement l’avenir. Il ne puise pas sa force dans une enfance dorée comme Trump, tout au contraire. La sienne fut dure, austère, dans un minuscule appartement de Saint-Pétersbourg, avec des parents marqués par les horreurs de la Seconde guerre mondiale. Voyou sur les bords, il s’en est tiré par la pratique du sport. Avant d’entrer à l’école, et quelle école, du KGB. L’agent de renseignement doit savoir se taire, dissimuler ses sentiments, et surtout rester froid. A l’opposé de l’exhibitionnisme tapageur d’un Trump. Autre différence, il sait écouter son entourage quitte à le contredire sèchement à la fin. Il sait aussi faire confiance, nouer des amitiés, comme avec son ministre Lavrov, mais se montre capable d’éliminer, à mort parfois, ceux en qui il voit un opposant dangereux ou un traître.

Outre la plaie, bien surmontée, de sa jeunesse difficile, il en est apparu une autre plus récemment. Une blessure d’amour-propre. Dans les premières années de son pouvoir, il a tout fait pour se rapprocher des Occidentaux, rêvant d’arrimer la Russie à l’Europe. Il demandait même d’entrer à l’OTAN! Cela dans une grande méfiance à l’égard de la Chine. Il est allé de déception en déception, jusqu’à la rupture totale, bien avant le début de la guerre en Ukraine. Ce sentiment d’échec a eu pour effet de l’endurcir mentalement, le conduisant à la faute que fut son «opération spéciale». Mais sa nature profonde reprend le dessus: pas d’emportements, pas de décisions irréfléchies, l’analyse, le calcul froid comme appris autrefois au KGB. Une retenue qui choque même certains de ses proches et de ses généraux. On peut admirer ou abhorrer le personnage mais il est plus sage de reconnaître ces traits profonds plutôt qu’en faire un monstre diabolique désireux d’envahir toute l’Ukraine, ce qu’il est loin de faire, et l’Europe occidentale dans la foulée.

Zelensky: une exaltation qui en devient suspecte

Et Zelensky alors? Un tout autre oiseau. A facettes multiples. Autrefois le clown qui se trémoussait sur les scènes moscovites, jouait le rôle d’un président dans une série avant de le devenir. Puis chef de guerre, plus souvent auprès de ses protecteurs financiers qu’au front. Un narcissique comme les autres, mais jouant plus sur les émotions. En quête d’argent mais aussi d’adhésions personnelles. Ses parents étaient tous deux de confession juive ashkénaze et de langue russe, son père professeur et chef du département de cybernétique et d’informatique à l’université locale, sa mère était ingénieure. Dans une ville industrielle, Kryvyï Rih, surnommée «Gangster City» où le jeune Volodymyr apprit tôt à se débrouiller. Un parcours qui témoigne d’une capacité d’adaptation remarquable. D’une force de caractère indéniable. Mais exprimée dans une intensité permanente, sans variation de tons et de rythmes, dans une exaltation qui en devient suspecte. Surtout si l’agité se touche souvent le nez… Cela expose au risque, dans les pourparlers internationaux, d’irriter ou de lasser ses interlocuteurs. Il donne l’impression de s’enfermer dans son système de pensée. Au moment où serait requise l’habileté du négociateur.

Macron et Netanyahu: c’est grave docteur?

Faut-il vraiment enchaîner cet exercice avec Emmanuel Macron? Il ne pèse plus guère sur le parquet mondial. Alors même qu’il proclame sa volonté de prendre la tête des Européens en armes pour aider l’Ukraine et relayer les Etats-Unis en partance. Prisonnier de sa mise en scène, dans la surestime de soi, même après tant d’années piteuses à la tête de la France. Vous avez une explication, docteur?

On ne peut se dispenser en revanche de dire un mot de Benjamin Netanyahu. L’égocentrique absolu, qui se perçoit comme supérieur à tous les autres, plus perspicace, plus habile dans toutes les circonstances. Manœuvrier secret, capable de tous les coups tordus, méfiant à l’égard de son entourage et de ses partenaires internationaux, à commencer par ses alliés. Jusqu’à la paranoïa. Viscéralement attaché à sa vision messianique. Mentalement incapable d’entrer dans un échange d’arguments, a fortiori dans une négociation sincère. Les meneurs de guerre sont généralement peu sensibles aux souffrances infligées, mais face à elles, chez lui, brille comme une jubilation dans son regard. Tendances sadiques?

Si les psys ne nous en disent pas plus sur ces personnages, les historiens de demain le feront. Avec le recul et la lucidité nécessaires. 

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Jamais les leaders européens n’ont été aussi impopulaires. Crise en vue?

Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Keir Starmer: les principaux dirigeants européens battent des records d’impopularité, tandis que les leaders dits «populistes» résistent mieux à l’épreuve de l’opinion. Au-delà des sondages, ce décrochage interroge la capacité des élites libérales à entendre les attentes de leurs peuples et à répondre à leurs préoccupations (...)

Guy Mettan
Politique, Culture, Société

Gouverner par le spectacle: qui a besoin d’un Etat profond quand on a l’Amérique?

Entre vidéos virales de la Maison-Blanche, divulgations partielles sur les OVNIs et sortie imminente du nouveau film de Steven Spielberg «Disclosure Day», l’Amérique brouille les frontières entre politique, divertissement et imaginaire collectif. Sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un complot, un même écosystème nourrit désormais défiance, fascination et récits alternatifs.

Tatiana Crelier
Politique

L’affaire Xenia Fedorova, ou le retour d’un maccarthysme à la française?

Présentée comme une «propagandiste du Kremlin», l’ancienne directrice de RT France cristallise les passions. Les attaques contre sa personne sont le symptôme d’une évolution inquiétante du débat public occidental: la tendance à confondre opinion dissidente, influence étrangère et illégitimité morale au nom de la défense du bien et de la (...)

Martin Bernard
Politique

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme, comme tant (...)

Jacques Pilet
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

La résistance à l’empire américain s’organise. Non sans succès!

Le troisième volet de cette série consacrée à l’hégémonie américaine examine l’évolution de la confrontation entre les Etats-Unis et les pôles de résistance émergents, notamment eurasiens. A travers l’analyse des rapports de force économiques, militaires et géopolitiques, il met en lumière un monde de plus en plus fragmenté. Un affrontement (...)

Guy Mettan
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
PolitiqueAccès libre

Un coup de plus sur l’île de la détresse

Donald Trump, sans doute pressé de détourner les regards du Moyen-Orient, veut renforcer la mainmise sur Cuba en jouant, comme à son habitude, sur deux tableaux: la menace et la négociation. Mais il n’a pas attendu pour renforcer, début mai, les sanctions punitives. Elles frapperont un peu plus le quotidien (...)

Jacques Pilet
Politique

Quand l’Etat-pirate américain mobilise son arsenal

Le second épisode de cette série sur les méthodes flibustières américaines détaille comment les Etats-Unis ont progressivement fait de la guerre —militaire, économique, informationnelle — un instrument central de leur domination mondiale. Car, derrière le discours du «soft power» et de la défense des valeurs occidentales, se déploie une logique (...)

Guy Mettan
Politique

Rendre inhabitable: les nouvelles logiques de la guerre au Moyen-Orient

L’incendie déclenché par un drone près de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis, ainsi que les tensions autour des sites de Bouchehr, en Iran, et de Dimona, en Israël, ont brutalement ravivé le spectre d’un écocide régional et d’une catastrophe systémique. Au Moyen-Orient, les infrastructures vitales (énergie, (...)

Hicheme Lehmici
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Politique

Libye, le pays qui ne veut pas naître

Le pays le plus riche du Maghreb est aussi celui qui refuse, depuis quinze ans, d’exister en tant qu’Etat. Dans une impasse constitutionnelle délibérément entretenue, deux gouvernements rivaux se disputent un territoire fragmenté en féodalités armées. Pendant que les chefs de guerre se partagent les revenus pétroliers, des citoyens n’ont (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet