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Amérique latine: le grand virage

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 26 juin 2026 · 5 min de lecture

Amérique latine: le grand virage
Abelardo de la Espriella, le nouveau président de la Colombie, à Cali lors d’un meeting en septembre 2025. © Depositphotos

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il ne restera que deux nations en Amérique latine, pas des moindres il est vrai, pour affirmer encore leur souveraineté face à Washington: le Brésil et le Mexique.

Drôle d’oiseau dans la volière politicienne, cet Abelardo de la Espriella. L’avocat et homme d’affaires multimillionnaire de 47 ans y est entré et en est sorti plusieurs fois. Il a passé de longues années en Floride et, avant cette campagne, il vivait à Florence avec sa belle épouse et leurs quatre enfants. Ses grands-parents venus d’Italie lui ont permis d’obtenir aussi cette nationalité. Sa fortune, ses nombreuses demeures dans le pays et à l’étranger, le fringant plaideur les doit, dit-on, aux juteux mandats dans la défense de divers trafiquants et de paramilitaires d’extrême droite désarmés et poursuivis en justice. D’origine familiale bourgeoise mais modeste, à onze ans, il tenait déjà une épicerie de quartier, et à 16 ans, il dirigeait un magasin de vêtements. A 24 ans, il fondait son cabinet, De la Espriella Lawyers. 

La Colombie choisit la poigne

Son credo politique? Inspiré du trumpisme mais pas seulement, le «Tigre», comme il se surnomme lui-même, prend pour exemples à suivre le président argentin, Javier Milei, et celui du Chili, José Antonio Kast, qui fut l’ami de Pinochet. Abelardo promet de réduire l’Etat de 40 %, de mettre à la porte 700 000 fonctionnaires et agents publics. Il a gagné le soutien d’un votant sur deux en maudissant «la dérive communiste» et aussi, comme cela se fait ailleurs, une classe politique jugée routinière et impuissante. Mais la promesse-choc qui a le plus porté, c’est le projet de casser par la force les groupes subsistants de guérilla, les producteurs et les trafiquants de drogues. Policiers et militaires ensemble. Avec la construction de prisons géantes sur le modèle de celles de Nayib Bukele, le président du Salvador.

Le président de gauche (une première) sortant et non rééligible, Gustavo Petro, avait misé sur la négociation avec ces groupes mafieux. Non sans un certain succès mais sans réussir à éliminer tous les noyaux durs qui sèment la terreur depuis si longtemps. En dépit de sa politique sociale, améliorant les salaires et la condition paysanne, l’usure du pouvoir s’est tôt manifestée au fil de ces trois ans et demi. La personnalité de cet excellent orateur fit impression au plan international — jusqu’à la Maison-Blanche! — mais en irrita beaucoup à travers le pays. Ses supporters firent campagne sur les réseaux sociaux, souvent avec talent. Mais son adversaire a su mettre de son côté la presse de droite. Et l’affrontement a déchaîné les passions. Le candidat de gauche, Iván Cepeda, 63 ans, philosophe, proche des classes populaires, longtemps exilé à la suite de l’assassinat de son père, se distinguait au contraire par la modération de son propos. Cela n’a pas suffi à contrer les tirades enflammées de son adversaire. Les colères adverses se déchaînent au-delà du scrutin, avec déjà quelques violences de rue. Quant à la droite classique et au centre, ces camps de la raison sont balayés de la scène. Vaste sujet de réflexion.

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