Le suicide de l’Occident et la revanche du Sud-Orient (1/2)

Publié le 19 janvier 2024

Volodymyr Zelensky et Ursula von der Leyen au Forum économique de Davos, en janvier 2024. © Volodymyr Zelensky/Official/Telegram – source officielle

Bienvenue dans la réalité! Après une semaine de flonflons pendant laquelle le gratin de l'économie, de la politique et des médias suisses et internationaux s'est tapé sur le ventre en vantant ses mérites et ses succès dans «l'amélioration de l'état du monde», le forum de Davos a refermé ses portes. Le retour sur terre sera dur.

Début octobre dernier, j’avais essayé de montrer que l’Occident devrait non seulement encaisser l’échec de la contre-offensive ukrainienne mais aussi affronter la déroute morale à laquelle sa politique continue de double standard – faites ce que je dis mais pas ce que je fais – l’avait conduit.

Entretemps, les événements de Gaza ont transformé cette déroute morale en défaite stratégique.

Notre drame à nous autres Occidentaux – pour paraphraser Abraham Lincoln – est que nous pouvons nous mentir à nous-mêmes tout le temps et tromper le reste du monde une partie du temps, mais que nous ne pouvons plus tromper tout le monde tout le temps. Or le moment arrive où il va falloir payer la facture. C’est à ce constat sans appel que parvient, par un autre chemin, Emmanuel Todd dans son dernier livre (La défaite de l’Occident, Gallimard). Il s’appuie, avec son brio habituel, sur des données statistiques, des évolutions économiques et culturelles et une rigueur d’argumentation difficilement contestables. Nous y reviendrons.

Si le brouillard de la guerre, l’efficacité de la censure et l’intensité de la propagande ont pu donner le change en Ukraine et faire croire que l’entière responsabilité de ce conflit incombait à Poutine-le-Démoniaque, l’invasion de la bande de Gaza puis les crimes de guerre commis par l’armée israélienne auront permis, si besoin était, de dessiller les yeux des plus aveugles. La planète entière a été à bon droit choquée par les atrocités du Hamas le 7 octobre dernier, mais elle est aujourd’hui sidérée – Occident mis à part – par la rage et la méticulosité morbides dont témoignent les envahisseurs israéliens depuis trois mois. A la légitime indignation qui a suivi les crimes du Hamas succède désormais la non moins légitime indignation à l’égard des exactions commises par Tsahal à l’encontre des populations civiles palestiniennes. 

Même la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent, n’a pas été respectée par l’Etat juif, comme il s’appelle très officiellement lui-même, alors que le judaïsme s’en réclame pourtant: à vingt contre un (23’000 Palestiniens tués pour 1’100 victimes israéliennes), toutes les limites du code ont été franchies. A tel point que des milliers de Juifs, en Israël et ailleurs dans le monde, s’en alarment.

Désormais, l’Etat israélien apparait aux yeux de la majorité du monde pour ce qu’il est – un Etat oppresseur, annexionniste, néocolonial, qui pratique ouvertement l’apartheid et l’épuration ethnique ainsi que l’ont reconnu les défenseurs occidentaux des droits de l’Homme (Human Rights Watch, 2021) et la Cour de Justice internationale en 2004 déjà. 

Pour les non-Occidentaux, Israël n’est pas cet ilot de démocratie isolé au milieu d’un océan de dictatures qu’on se plait à présenter. L’Afrique du Sud ne s’y est pas trompée, elle dont Nelson Mandela disait que le monde ne serait pas débarrassé de l’apartheid tant qu’il subsisterait en Palestine. Elle a porté plainte contre Israël pour tentative de génocide devant la CJI, un organe présidé par une Américaine, Joan Donaghue, mais réputé pour être plus impartial que la très politisée Cour pénale internationale, soumise à l’influence anglo-saxonne depuis sa création en 2002. On attend son verdict.

Quoiqu’il en soit, les dommages moraux et le dégât d’image ont atteint un point de non-retour. Les pays occidentaux sont pris la main dans le sac du deux poids deux mesures, eux qui sont partis en guerre par Ukraine interposée contre la Russie parce que celle-ci avait annexé et envahi des provinces de son voisin, mais qui acceptent sans broncher que leur protégé israélien fasse de même au Golan et en Cisjordanie depuis cinquante ans et en violant allègrement le droit international.

Quant à Israël et au monde juif, ils sont tous deux en train de perdre la légitimité et le respect que leur valaient la Shoah et des siècles de persécution en Europe. Comment un peuple qui a subi de telles épreuves peut-il adopter un comportement aussi inhumain vis-à-vis d’enfants et de civils innocents? Si la mémoire de la Shoah n’est plus le rappel désintéressé du Crime des crimes mais un instrument de propagande qui sert à justifier un sionisme éradicateur, si la lutte contre l’antisémitisme n’est plus le juste et nécessaire combat contre le racisme anti-juif mais un outil qui sert à légitimer un Etat prédateur dirigé par un leadership corrompu, il deviendra alors très difficile de soutenir ces causes.

C’est pourtant ce qui est en train de se passer. 

Pour la première fois dans l’histoire, l’opinion publique mondiale peut assister en direct à deux guerres qui ont les mêmes causes – des préoccupations sécuritaires existentielles sur fond d’attaques mortelles, d’annexions et d’occupations opportunistes de territoires – et qui génèrent les mêmes comportements agressifs et mortifères, mais qui reçoivent, de la part de l’Occident et des cercles davosiens, un accueil radicalement différent. Dans un cas, on déploie le tapis rouge pour le chef de l’Etat coupable mais dans l’autre on le bannit et on l’inculpe pour crime de guerre.

Cette attitude duplice n’est plus tolérée hors des frontières occidentales. Comme le massacre de Katyn pour les Polonais, celui d’Oradour pour les Français ou la famine causée par Churchill au Bengale en 1943 pour les Indiens, les images de Gaza sous les bombes vont hanter le monde arabe pendant des décennies et affaiblir la lutte contre l’antisémitisme partout dans le monde, y compris chez nous. 

Le prix à payer sera donc lourd tant pour Israël que pour l’Occident. Nous aurons gagné la bataille des tunnels mais perdu la guerre des cœurs et du droit. Aux yeux du reste du monde, nous aurons basculé du mauvais côté de l’Histoire. Le revirement de l’Inde est fascinant à cet égard. Au lendemain de l’attaque du 7 octobre, le pays avait pris fait et cause pour Israël, à la fois par anti-islamisme et par souci de préserver ses bonnes relations, toutes récentes, avec les Etats-Unis. Puis Delhi, à la faveur de la visite, passée inaperçue chez nous, du ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar à Moscou fin décembre, a brusquement fait machine arrière et pris ses distances avec Tel-Aviv et Washington, confirmant son amitié stratégique avec la Russie et renouant avec sa posture non-alignée. En Afrique du Sud, c’est par centaines de milliers que les Sud-Africains sont descendus dans la rue, début janvier, pour protester contre le massacre des Palestiniens. Aux Etats-Unis, ce sont les jeunes qui dénoncent en masse Biden-le-Génocidaire.

Ces exemples montrent, une fois de plus, que les Européens et les Etats-Unis ne sont plus en mesure d’imposer leur narratif et que celui-ci est violemment contesté par les pays du Sud et d’Orient, qui jouissent désormais de leurs propres médias et d’une vision autonome de l’ordre mondial. Dans leur esprit, ces deux conflits, qui ont été alimentés pendant des décennies par un soutien inconditionnel à l’Ukraine et à Israël, sont perçus comme des moyens de retarder l’émergence d’un ordre mondial plus juste et plus équitable. C’est une nouveauté radicale.

Bien sûr, l’Occident n’a pas dit son dernier mot. Il pourrait d’ailleurs inverser le mouvement et rétablir son leadership en reconstruisant la paix. Il lui suffirait de miser sur la coopération plutôt que la confrontation, et sur la reconnaissance de l’Autre plutôt que sur son anéantissement. Rien n’empêche Israël de restituer le Golan à la Syrie, de vivre en paix avec le Liban, d’accepter l’existence d’un authentique Etat palestinien à ses côtés, ou de constituer un Etat fédéral binational comme de nombreux sionistes l’avaient envisagé avant 1948. Et rien n’empêche, s’il ne souhaite pas négocier avec le Hamas islamiste (qui n’est pourtant que le pendant musulman des extrémistes ultra-orthodoxes juifs qui peuplent le gouvernement israélien), de libérer le Nelson Mandela palestinien Marwan Barghouti pour le laisser prendre la tête d’une Autorité palestinienne renouvelée. Si l’Afrique du Sud a su le faire, pourquoi pas Israël ? C’est ce que suggère en tout cas l’ancien chef du Shin Bet Ami Ayalon dans le Guardian.

De même pour le conflit en Ukraine. Si l’Ukraine et l’OTAN avaient accepté d’entrer en matière sur le projet russe de sécurité européenne en décembre 2021, la guerre n’aurait jamais éclaté. Il n’est pas impossible d’y revenir, à condition de mettre toutes les parties autour de la table. Après tout, c’est ce que l’Ouest avait réussi à faire en 1973 en signant les accords d’Helsinki avec l’Union soviétique. Or on est loin du compte. Quand la Suisse se pose en promoteur d’un sommet pour la paix en Ukraine en boycottant la Russie, on mesure l’inanité du projet et l’immense chemin qui reste à parcourir pour restaurer le dialogue.

Les paramètres d’une paix durable sont connus. Mais chez nous, personne ne veut les considérer. On préfère diaboliser, déconsidérer l’adversaire, nier son humanité, et continuer à miser sur la guerre pour retarder au maximum le moment fatidique où nous devrons abandonner notre prétention à dominer les affaires mondiales et partager le pouvoir avec les autres puissances. Par un reste d’hybris sans doute mais surtout à cause d’un excès de faiblesse. Nous n’avons plus le courage ni les moyens d’oser la paix des braves. C’est cette impuissance tragique que la thèse d’Emmanuel Todd éclaire avec force: notre régression morale et notre incapacité à régler nos difficultés politiques autrement que par la violence, loin d’être des effets de circonstance, sont les fruits pourris d’un inexorable et incontrôlable affaissement économique, démographique et culturel. Ce sera le sujet de notre prochain article. 

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