La gaieté de Joël Dicker relance le bonheur de lire

Publié le 20 mars 2020

© Matthias Rihs / BPLT 2020

Hommage explicite à feu son éditeur et mentor Bernard de Fallois (1926-2018), grand amateur de littérature mais aussi de cinéma et de cirque, le nouveau roman de l’auteur suisse «culte» vaut mieux qu’un (très probable) best-seller formaté de plus, tant par son formidable allant narratif que par la vivacité de son ton.

Le nouveau best-seller annoncé de Joël Dicker est très amusant, relevant du thriller bancaire à connotations politiques (politique de surveillance policière des filous de la finance) et du roman d’amour ou plus encore d’amitié, de l’inventaire des menus de palaces ou des tables les mieux nanties de la bonne société judéo-genevoise, du journal de bord de l’Auteur en train de composer le roman qui s’écrit en temps réel et en décalage horaire quant au récit-dans-le récit, du pastiche au deuxième degré des feuilletons familiaux ou sentimentaux à la Tolstoï ou à la Cohen, du montage narratif spatio-temporel aussi précis qu’une complication horlogère, mais aussi de l’acte de reconnaissance à l’Ami éditeur disparu qui raffolait du cirque, des clowns et des romans dans lesquels on se sent vivre en 3D comme dans un roman.

C’est cela: l’énigme de la chambre 622 est un roman amical qui avance masqué avec son cornet de surprises à la main, mais c’est aussi un tour de prestidigitation où tout est vrai et faux à la fois tant il est vrai que l’énigme en question n’est qu’un prétexte à raconter, que les grands mots de l’amour et de l’amitié sont en même temps des leurres conventionnels à renfort de clichés et des indicateurs de vrais sentiments (Joël rend vraiment hommage à son ami et mentor Bernard de Fallois, et l’Amour court bel et bien entre les lignes et les signes), il y a là-dedans de la farce et de l’attrape et comme une espèce de bonté qui n’est pas sans beauté.

Cela m’amuse de parler ici, en ce moment très particulier de disponibilité générale à la lecture dont plus personne n’aurait le culot de dire qu’il ou elle n’en a pas le temps – de parler d’un livre dont tout le monde va parler sans rien dire de ce que j’ai, moi, à en dire. 

Cela a l’air très prétentieux de dire que ce qu’on va dire de l’objet de grande consommation que représente LE best-seller du moment ne ressemblera en rien à ce qu’en disent les experts publicitaires des médias dits culturels, des spécialistes de la gondole de librairie ou des purs littéraires des réseaux sociaux, mais en réalité c’est la plus modeste position qui revient à dire que ce que je ressens à telle lecture est unique parce que je suis unique – autant que chaque lectrice et chaque lecteur est unique. 

Cela pour dire et répéter que je me suis amusé à la lecture du nouveau roman de Joël Dicker parce que, sans ressortir à la Grande Littérature, il ménage le plaisir de lire le plus pur, gratuit absolument sauf que le roman captive sans qu’on sache trop pourquoi, comme l’histoire éternelle du Vilain petit canard, tel ou tel conte des Mille et une nuit ou le biblique Livre de Job, Autant en emporte le vent ou Arsène Lupin – et chacun(e) complètera selon son goût ou ses souvenirs de jeunesse, quand Pollyana souriait à chaque nouvelle tuile qu’elle prenait sur l’occiput ou que Michel Strogoff pleurait pour ne pas perdre la vue… 

Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce cinquième roman de Joël Dicker, c’est son allant, qui vous fait tourner les pages, et son élan de gaieté. L’on me dira qu’il est plus facile d’être gai quand on est riche que d’être gay quand on est pauvre, mais le fait est là, aussi injuste que les «dents du bonheur» offertes de naissance par la Nature à certains individus choisis, et aussi inégalitaire que la répartition des dons en général et du talent de raconter des histoires en particulier. 

L’énigme de la chambre 622 raconte, en gros, l’histoire de la rivalité mimétique entre deux beaux garçons (le fils à papa et le rejeton d’un saltimbanque) épris de la même splendide Anastasia rappelant un peu l’Ariane de Belle du Seigneur et sautillant de l’un à l’autre sous le regard désapprobateur de sa femme de ménage albanaise. 

L’histoire se déroule en deux ou trois temps et mouvements incessants d’une époque à l’autre, entre Genève qui existe avec ses noms, et le palace de Verbier qui n’existe que dans le roman, pour finir à Corfou où la belle et son seigneur, riches et enfin seuls, devant un panorama aussi «incomparable» que celui du Léman vu du balcon d’une suite de l’hôtel des Bergues, sont censé s’ennuyer terriblement (surtout Anatasia, en l’occurrence) ainsi que la morale le veut dans la tradition judéo-calviniste, alors que le roman s’amuse comme une croisière. Car c’est un roman sans morale ni «message» que L’énigme de la chambre 622 de Joël Dicker, et c’est tant mieux.

Mon ami Pierre Gripari, qui était aussi celui-ci de Bernard de Fallois et de Vladimir Dimitrijevic – tous deux cités nommément dans le roman de Joël Dicker -, me disait que les enfants, qui adoraient ses contes autant que ceux de Marcel Aymé – ne s’intéressent pas, dans les histoires qu’on leur narre, à deux sujets obsédant leurs aînés, à savoir le sexe et la politique. 

Or s’il y a bel et bien un peu de (pseudo) politique et pas mal de désir dans ce roman, c’est comme au théâtre ou au cirque, pour en rire plus que pour en pleuricher, pour la drôlerie de l’histoire et la gaieté de l’enquête dont on se fiche complètement «au final», de savoir le pourquoi du comment même si c’est ceux-ci qui nous ont fait tourner les pages de ce livre empreint de reconnaissance filiale – révérence explicite mais jamais indiscrète à l’Ami et Maître éditeur Bernard de Fallois, donc à la littérature autant qu’à la lecture.


 

Joël Dicker, L’énigme de la chambre 622, Editions Bernard de Fallois, 573p. 2020. 

La distribution du livre sur papier a été différée pour les raisons «sanitaires» qu’on sait. L’édition numérique sera disponible dès le 25 mars sur Kindle.

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