Véritable monument à la mémoire d’Hélène Carrère d’Encausse, son illustre mère, «Kolkhoze» est à la fois la saga d’une famille largement «élargie» où se mêlent origines géorgienne et française, avant la très forte accointance russe de la plus fameuse spécialiste en la matière qui, s’agissant de Poutine, reconnut qu’elle avait «tout faux»…
Sommaire
Au soir du 9 décembre 1957, les automobilistes pressés de rentrer chez eux et en passe d’emprunter la rue Guénégaud, à Paris, dont chacune et chacun sait qu’elle débouche, dans le VIe arrondissement, sur la rue Mazarine, furent étonnés, puis impatientés, puis indignés de constater, klaxons à l’appui, que ladite rue se trouvait obstruée par toute une installation de tables de fortune (plus exactement de portes dégondées montées sur autant de chevalets) sur lesquelles avaient été disposées force victuailles et force boissons que tout un chacun (et chacune) était invité à déguster pour la célébration d’un extraordinaire événement.
Renseignement rapporté d’une voiture à l’autre: il s’agissait alors de fêter la naissance d’un enfant à l’initiative d’un couple de restaurateurs d’œuvres d’art notoirement pochards, amis des parents du nouveau-né, qui proposaient ainsi à tout le quartier de festoyer au dam de la circulation routinière – et tous d’acclamer la naissance d’Emmanuel, fils d’Hélène et de Louis, ainsi que le rapporte fidèlement le même Emmanuel avant d’évoquer un autre épisode non moins extravagant de la légende familiale «faisant roman», quand, quatre mois plus tard, chargée d’une mission particulière pour le compte d’une officine franco-russe, la jeune Hélène Carrère d’Encausse, fraîchement diplômée de Sciences Po, se trouvant en vol sur la ligne aérienne Paris-Téhéran, se vit soudain appelée auprès du pilote, un fringant Afghan la félicitant de sa beauté et lui annonçant qu’il allait la garder, non mais pour de bon, que c’était tout décidé – et elle de se récrier qu’elle avait un mari et un petit garçon tout récent –, mais le pilote afghan d’amorcer déjà la pose de son zinc à Kaboul – le reste étant à découvrir aux pages 249 et suivantes de Kolkhoze, où la saga familiale d’Emmanuel Carrère recoupe le roman d’un siècle et demi impliquant la Géorgie des ancêtres d’Hélène Zourabichvili et la Russie qu’elle lui préférera, la France où ses parents se sont exilés et divers points de chute européens (à Berlin, où l’on entrevoit un Vladimir Nabokov enchanteur que le grand-père maternel d’Hélène eût sans doute détesté s’il l’avait rencontré, dans une belle propriété des abords de Florence où la parentèle s’est alanguie quelque temps comme dans les pièces de Tchekhov, ou bien à Nice et partout où les Russes blancs ont essaimé dans leurs taxis, tandis que Lénine, un siècle avant Poutine, s’exclamait impatiemment: «Fusillez! Fusillez! Fusillez! Gazez! Gazez! Gazez!»…
Où tout devient roman, à savoir plus vrai…
Si la poésie cristallise les données du vivant et de l’expérience («Le poète unifie», écrivait Pierre Jean Jouve), le roman les ressaisit et les incarne dans le mouvement et l’espace du temps, comme l’a déjà fait Emmanuel Carrère, avec des conséquences proportionnées au défi relevé (sa mère lui avait interdit de toucher au sujet, l’estimant le sien seul), dans «Un roman russe», où le secret de famille caractérisé que représentait le destin triste et trouble du grand-père maternel (ce Georges dont la disparition mystérieuse restait liée à ses complaisances de collaborateur des nazis) se trouvait sorti du placard aux beaux mensonges, ce qui valut à l’auteur, après la première fureur de sa mère, le silence radio de celle-ci pendant plusieurs années, avant le rapprochement ultérieur (le temps est souvent guérisseur) et l’aveu révélé ici d’Hélène admettant enfin qu’Emmanuel aura eu raison, malgré tout, de «casser le morceau» – en d’autres termes évidemment…






Commentaires
Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.