L’histoire à la fois ignorée et manipulée

Publié le 15 mars 2024

Emmanuel Macron, Olaf Scholz et Rishi Sunak au sommet de l’OTAN à Vilnius, en juillet 2023. © Number 10 – CC BY 2.0

Kundera a admirablement évoqué «L’Insoutenable légèreté de l’être». Qui évoquera l’insoutenable légèreté du pouvoir? Les propos bellicistes d’Emmanuel Macron et de son Premier ministre tenus à Paris ces jours sont ahurissants. Et l’Assemblée nationale d’approuver un accord jusqu’auboutiste avec l’Ukraine, un gazouillis peu réfléchi. A l’exception du Parti communiste, de la France insoumise, devant Marine Le Pen et les siens qui s’abstiennent. De quoi tout cela est-il le signe?

En lançant, au coin de la table, face à un choix de partenaires européens, l’idée d’envoyer des troupes sur le champ de bataille ukrainien, Emmanuel Macron s’est mis à peu près tous les alliés occidentaux à dos. Protestations assorties en douce de sarcasmes au vu du poids réel de l’armée française. Ce Président a divisé l’Europe. Allant même, lors d’un discours à Prague, jusqu’à traiter de «lâches» les pays qui renâclent devant son jusqu’au-boutisme. Visant sans le nommer le Chancelier allemand qui refuse de livrer des missiles à longue portée, manifestement promis à frapper en profondeur le territoire russe. La relation franco-allemande, sur maints sujets, est exécrable depuis des mois. Et Paris en rajoute une couche. Quiconque croit à la nécessité d’une union de l’Europe, au moins sur l’essentiel, ne peut que s’alarmer. L’entente de ces deux pays est le pilier-même du projet lancé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mais les leaders macronistes ont-ils la moindre idée du poids de l’histoire?

On peut en douter à entendre Gabriel Attal conclure son discours par ces mots célèbres: «Slava Ukraïni», «gloire à l’Ukraine». Le slogan des ultra-nationalistes de Bandera, dans les années quarante, qui massacraient Juifs et Polonais à l’appui des nazis du Troisième Reich. Ce jeune Premier ministre a-t-il lu quelques livres? Il a mené ses études au pas de marche puis s’est engagé au même rythme dans une carrière politique, sans aucune expérience professionnelle hors des cabinets ministériels, manifestement sans beaucoup réfléchir à la complexité du monde. Il veut seulement faire mouche. Marquer des points en vue des élections européennes. Quitte à dire n’importe quoi, par exemple lorsqu’il promet qu’en cas de victoire de la Russie (laquelle?), les prix de l’alimentation et de l’énergie grimperont en France. Comme si celle-ci n’était pas déjà bien frappée à cet égard. Comme si la fin de l’escalade belliqueuse ne permettait pas d’espérer au contraire une amorce de détente et d’accord avec la Russie propice à toutes les parties.

Voir émerger de très jeunes dirigeants est réjouissant à l’heure où tant de vieux, de très vieux Présidents s’accrochent sans fin au pouvoir. Quel plaisir ainsi d’entendre le jeune chef d’Etat du Chili, Gabriel Boric (38 ans), réinventer la gauche latino-américaine en la débarrassant de ses scories idéologiques. Mais il émerge aussi des freluquets. Sans expérience de vie, sans profondeur, sans réel parcours démocratique. Brûlant d’abord et avant tout d’ambition politicienne. Dans la catégorie des poids légers français, il y en a un qui fait plutôt pitié. L’ex-conjoint de Gabriel Attal, Stéphane Séjourné (38 ans), promis au rang de ministre de l’Europe et des Affaires étrangères. A l’oral le malheureux multiplie les fautes grossières de français. Il doit rester collé au texte du discours que ses conseillers lui ont filé. Et dire que le brillant Dominique de Villepin a porté le même titre…

La tête de liste du parti de Macron aux élections européennes de juin prochain, Valérie Hayer, députée au Parlement européen, s’échauffe joyeusement à l’idée de voir l’Ukraine entrer bientôt dans l’UE et dans l’OTAN. Légère, légère, elle aussi. En outre, elle se pique d’histoire. Mais se fait épingler par les historiens. Elle crut bon de lancer: «Hier Daladier et Chamberlain, aujourd’hui Le Pen et Orbán. Les mêmes mots, les mêmes arguments, les mêmes débats. Nous sommes à Munich, en 1938». Or le Président français de l’époque, s’il a admis avoir signé l’accord en question à contre-cœur, s’était montré bien plus dur que le Britannique. Il fut d’ailleurs arrêté par Pétain et déporté en Allemagne en 1943. A quel traître, à quel lâche cette dame va-t-elle comparer le pape François qui ose souhaiter un accord de paix?

Professeur d’histoire et auteur de plusieurs ouvrages démontant les mythes historiques et leur instrumentalisation politique, l’historien Christophe Naudin ne mâche pas ses mots: «Faut arrêter avec les parallèles historiques à la con, à droite comme à gauche, 1914 comme 1938. Et plus encore quand on n’y connaît rien».

Vladimir Poutine, lui, la connaît, l’histoire. Elle l’obsède même. Au point de commencer son interview avec l’Américain Tucker Carlson par une leçon de vingt minutes. Il y soulève des points fondés et intéressants, notamment sur les refus répétés des Occidentaux d’arrimer la Russie à leur bateau après l’effondrement de l’URSS. Il ose condamner le pacte germano-soviétique d’août 1939. Mais il manipule les faits quand il accuse les Polonais d’avoir poussé Hitler à lancer l’offensive vers l’est, en raison des incidents provoqués par eux autour de Dantzig qui était alors une ville allemande. Une broutille au regard de l’ambition folle du Troisième Reich. Le pire, c’est que Poutine paraît y croire.

L’histoire se prête à toutes les manipulations. Mais l’ignorer est une faute lourde aussi de conséquences. On ne comprend rien à la guerre Russie-Ukraine sans la connaître. Rien non plus à la tragédie Israël-Palestine. Rien enfin aux tensions sourdes, plus menaçantes qu’il n’y paraît, qui minent l’entente au cœur du Vieux-Continent.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Iran: l’Etat fantôme et ses trois gardiens

Dans la brume de la trêve et des négociations d’Islamabad, le régime des mollahs révèle une métamorphose silencieuse. Sans guide visible, sans économie viable, face à un peuple épuisé mais étrangement soudé, la République islamique entre dans une phase inédite de son histoire.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

L’Europe de l’Est restera turbulente

Soulagement, cris de victoire à Bruxelles et dans plusieurs capitales. Viktor Orban écrabouillé par les électeurs hongrois, l’UE célèbre le coup porté au «national-populisme». Courte vue. Le nouveau premier ministre est un conservateur nationaliste endurci et, dans le voisinage est-européen, d’autres pouvoirs feront encore grincer la machine.

Jacques Pilet
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Politique

Iran: Washington face au piège du temps long

Alors que les Etats-Unis pensaient maîtriser l’escalade, l’Iran impose un autre rythme, fondé sur la durée, l’usure et la stratégie indirecte. Au-delà de la surprise militaire, c’est un décalage profond de temporalité qui se révèle, plaçant Washington face à un conflit dont il ne contrôle ni le tempo ni l’issue, (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Orbán fait entrer la guerre dans les salons hongrois

A un mois des élections législatives prévues le 12 avril, le Premier ministre hongrois joue à fond la carte anti-Ukraine alors que son parti, le Fidesz, est à la peine dans les sondages. Il accuse la Commission européenne de soutenir le parti d’opposition Tisza afin d’envoyer les Hongrois se battre (...)

Bon pour la tête
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain