A moins d’une révolution copernicienne, l’intelligence artificielle créera du chômage

Publié le 4 août 2023

Le robot industriel Sawyer au travail dans l’entreprise australienne Harrison Manufacturing. – © Jeff Green/Rethink Robotics – Rethink Robotics

Dans un article publié par le quotidien italien «L’Espresso», l'économiste Daron Acemoglu estime que s'il ne faut pas diaboliser l'intelligence artificielle, son utilisation amènera beaucoup de désavantages aux travailleurs si elle ne sert que les bénéfices des actionnaires. Selon lui, il y a de tout temps eu une automatisation positive et une automatisation négative.

Non, l’automatisation n’a pas créé plus d’emplois qu’elle n’en a détruit et l’intelligence artificielle ne fera pas exception si des mesures sociales et économiques ne sont pas prises. «Il est illusoire de penser que la technologie, en l’occurrence l’intelligence artificielle (IA), peut automatiquement créer des avantages pour toutes les couches de la société», affirme Daron Acemoglu, un économiste réputé, professeur au prestigieux MIT (Messachusetts Institute of Technology) et auteur, avec son collègue Simon Johnson, de Power and Progress publié aux Editions Hodder and Stoughton. Un livre qui analyse les effets de la technologie sur la société, de la préhistoire à nos jours.

Pour les auteurs du livre, il n’y a qu’une seule période où la technologie a réellement contribué à améliorer les conditions de vie de tous: les fameuses «Trente glorieuses», entre l’après-guerre et la fin des années 1970 en Occident. La première révolution industrielle, elle, aurait en revanche été un désastre, la plupart des citadins voyant alors leurs conditions de vie se dégrader en tous points de vue.

Un outil de petite automatisation

«L’intelligence artificielle peut apporter de grands bienfaits à l’humanité. Je suis impressionné par la façon dont on commence à l’utiliser pour étudier les protéines et ainsi éradiquer des maladies aujourd’hui incurables», déclare Daron Acemoglu. Qui soulève cependant un problème: «L’IA est de plus en plus vendue par les entreprises technologiques comme un outil de petite automatisation, de réduction des coûts et des emplois. L’IA générative de type ChatGPT en est le principal exemple, capable de produire des textes, des images similaires à celles qui étaient jusqu’à présent l’apanage de professionnels humains.»

Nos confrères de L’Espresso signalent le rapport de l’OCDE (Organisation internationale de coopération et de développement économiques) de juillet dernier sur la première étude à examiner sur le terrain, auprès de milliers d’entreprises et de travailleurs dans le monde, l’impact de l’intelligence artificielle. Si cet impact est pour l’instant limité et positif (elle améliore la productivité et le bien-être des travailleurs et il n’y a pas eu de licenciements), Stefano Scarpetta, responsable de la politique du travail à l’OCDE, précise: «Nous sommes préoccupés, en particulier par la manière dont l’IA générative commence à être utilisée aux Etats-Unis pour automatiser le travail de bureau de personnes peu expérimentées ou peu qualifiées». L’OCDE estime que 27% des emplois des pays de l’OCDE pourraient être automatisés au cours des dix prochaines années.

Equilibrer le rapport de force entre le capital et le travail

Les auteurs de Power and Progress expliquent qu’historiquement, le problème n’est pas l’automatisation en soi mais la réalisation de celle-ci dans le seul but d’économiser de l’argent, sans réelle augmentation de valeur pour l’économie, la société et le consommateur. En fait, deux conditions sont nécessaires pour que la technologie apporte une prospérité partagée à la population. Premièrement, elle doit créer de nouvelles tâches et de nouveaux domaines de travail (plutôt que de compenser les emplois qu’elle automatise). Secondement, le rapport de force entre le capital et le travail doit être équilibré, afin que l’augmentation de la productivité obtenue grâce à la technologie ne finisse pas dans les poches des actionnaires des entreprises.

Daron Acemoglu donne comme exemples positifs de l’automatisation celle de la production automobile de masse aux Etats-Unis et en Europe, couplée avec les luttes syndicales et une politique d’aide sociale. «Le bien-être de tous s’est amélioré, même celui des travailleurs peu qualifiés. L’espérance de vie a augmenté de 25 ans en Occident.» Sauf que, précise-t-il, ces aspects positifs ont commencé à disparaître depuis les années 1980 avec la révolution numérique des ordinateurs et d’Internet et les politiques ultra-libérales.

«Je suis inquiet, déclare Daron Acemoglu. Si nous continuons dans le sillage tracé avec l’intelligence artificielle, à l’avenir la masse des travailleurs ne bénéficiera plus que d’un salaire lui permettant à peine de subvenir à ses besoins, comme à Londres au début du XIXème siècle.» 

Soutenir et non pas remplacer le travailleur

La dernière partie de Power and Progress est consacrée à une longue série de propositions, explique L’Espresso. «Les gouvernements devraient encourager une meilleure automatisation, celle qui soutient et non remplace le travailleur. Le système fiscal devrait quant à lui moins taxer les revenus du travail que les revenus financiers, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui. L’OCDE suggère également que les gouvernements encouragent la formation des travailleurs à l’ère de l’intelligence artificielle et soutiennent les salaires plus bas, mais aussi qu’ils veillent à ce que l’IA serve à créer un marché du travail inclusif, au lieu du contraire.» 

Servir les intérêts des travailleurs avant ceux des actionnaires et moins taxer les revenus du travail que les revenus financiers? Ce serait là une véritable révolution copernicienne. En attendant ce miracle, l’intelligence artificielle pourrait bien supprimer de nombreux emplois à l’avenir.   


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