En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

La vision du président Charles de Gaulle d’une Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural. En 1966, de Gaulle s’est retiré de la structure militaire (intégrée) de l’OTAN et n’est resté que dans l’alliance politique. Le retrait des forces armées françaises du commandement de l’OTAN a eu lieu le 1er juillet 1966, suivi en avril 1967 par l’évacuation des bases de l’OTAN en France avec leurs quelque 30 000 soldats. Ce n’est que le président Nicolas Sarkozy qui a réintégré l’OTAN militaire. Mais à ce jour, il n’existe toujours pas de bases permanentes pour les troupes de l’OTAN ni de centres de commandement de l’OTAN en France. © cc
Article publié sur Infosperber (initialement sur Inside Paradeplatz) le 05.02.26, traduit et adapté par Bon pour la tête
Lorsque les enjeux deviennent existentiels et que l’avenir semble incertain, les décisions militaires prennent une dimension politique majeure. A Berne comme à Berlin, le débat sur le réarmement ne concerne pas seulement la sécurité: il engage aussi la place de nos pays dans l’ordre européen et mondial.
La Suisse a longtemps été perçue comme un Etat bénéficiant de la stabilité et de la prospérité européennes sans y contribuer pleinement sur le plan militaire. Pourtant, tout renforcement des capacités de défense a un coût considérable — et la guerre en a un bien plus lourd encore, comme le montrent les conflits en Ukraine et à Gaza. Consacrer 1 % du produit intérieur brut à l’armée suisse, soit environ 8 à 9 milliards de francs par an, représente déjà un effort substantiel.
L’OTAN et l’incertitude stratégique
L’OTAN traverse une période de doutes profonds. En 2019, Emmanuel Macron évoquait son «état de mort cérébrale». Aujourd’hui, l’Alliance est fragilisée par l’évolution des priorités américaines et par les divergences internes entre Européens. Les Etats-Unis restent un acteur central, mais leur engagement n’est plus perçu comme inconditionnel. L’Union européenne réfléchit à un renforcement de ses propres capacités de défense, sans pour autant disposer d’une structure équivalente à l’OTAN. La question de la dépendance technologique se pose également: l’acquisition d’armements modernes implique souvent une dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers, notamment américains, avec des systèmes interconnectés et contrôlés à distance.
Certains avancent qu’une architecture de sécurité durable ne peut exclure la Russie. L’idée d’une Europe «de l’Atlantique à l’Oural» n’est pas nouvelle: elle fut défendue, en son temps, par Charles de Gaulle et Winston Churchill. Car la Russie — par ailleurs riche en matières premières — a longtemps été considérée comme une puissance européenne, tant sur le plan culturel qu’historique. Toutefois, les relations ont toujours oscillé entre coopération et confrontation. Après 1945, l’intégration de l’Allemagne de l’Ouest dans le camp occidental, sous l’impulsion du Chancelier allemand Konrad Adenauer, a structuré durablement la division du continent. L’histoire européenne, marquée par les empires et les rivalités dynastiques, montre que les frontières politiques n’ont jamais été figées. Mais elle rappelle aussi que les rapprochements durables nécessitent des conditions politiques et sécuritaires favorables.
Les Etats-Unis, l’Europe, la Suisse et l’équilibre des puissances
Depuis un siècle, les Etats-Unis jouent un rôle déterminant dans l’équilibre européen. Leur engagement a contribué à la sécurité du continent après 1945, mais a également renforcé la dépendance stratégique de l’Europe. Aujourd’hui, le débat porte sur l’autonomie de cette dernière. Une Europe plus intégrée et davantage capable de se défendre seule modifierait nécessairement l’équilibre transatlantique. Dans ce contexte, diaboliser Vladimir Poutine ne fait que rendre service aux Etasuniens, qui non seulement s’enrichissent au passage, mais mettent tout en œuvre, depuis cent ans, pour empêcher la création d’une Grande Europe unie de 600 millions d’habitants.
Or si l’Europe dépend aujourd’hui, au moins partiellement, des Etats-Unis pour sa sécurité, la Suisse, elle, dépend de l’Europe. Certes, son modèle démocratique et fédéral a largement contribué à sa stabilité et à préserver son statut d’Etat indépendant, mais en temps de crise, elle s’est toujours tournée vers ses voisins. Et si elle a réussi à préserver sa neutralité, on peut se demander jusqu’à quand. Ce qui est certain, c’est quele réarmement suisse serait un processus long et coûteux. Le Département fédéral de la défense a déjà signalé que les montants prévus ne suffiront probablement pas à long terme. Au-delà du financement, une autre question se pose: celle des ressources humaines. Dans une économie en plein emploi, recruter suffisamment de personnel qualifié pour l’armée représente un défi majeur que la technologie et l’intelligence artificielle ne pourront pas entièrement compenser.
En Allemagne, le débat est encore plus intense. Le gouvernement envisage une augmentation substantielle des dépenses militaires. Certains craignent que cet effort budgétaire se traduise par des arbitrages difficiles: pression fiscale, réformes sociales, réduction de certaines prestations. Toutefois, les choix économiques dépendront des orientations politiques concrètes et des priorités fixées par le gouvernement allemand. Cela dit, le débat sur le réarmement ne concerne pas seulement les budgets ou les alliances: il engage l’avenir des jeunes générations. En Allemagne, les jeunes adultes sont à nouveau intégrés dans les dispositifs de recensement militaire, signe d’une époque marquée par l’incertitude.
Vers une «Grande Paix européenne»?
L’idée d’une grande architecture de paix européenne, incluant l’ensemble du continent, vise à réduire les tensions structurelles. Une telle vision supposerait cependant des changements profonds dans les relations internationales actuelles. La Suisse, située au cœur de l’Europe, a intérêt à la stabilité du continent et a besoin de partenaires européens solides.
L’Europe se trouve aujourd’hui à un tournant stratégique. Entre dépendance transatlantique, autonomie européenne et relations avec la Russie, les choix qui seront faits dans les prochaines années auront des conséquences durables.
Pour la Suisse, la question n’est pas seulement de savoir combien investir dans la défense, mais quel rôle elle souhaite jouer dans l’architecture de sécurité européenne du 21ᵉ siècle.
À lire aussi















