Se faire un rail au buffet de la gare

Publié le 26 août 2022

© Nastya Dulhiier via Unsplash

Certainement, comme l’a affirmé en passant Paulina Dalmayer dans son article paru le du 5 août dans BPLT, on n’a pas «le droit de sniffer de la coke à la table du Gran Véfour». Par contre, bien que cela ne soit pas plus légal, il arrive qu’un consommateur pressé et insouciant se fasse un rail sur la table du buffet d’une gare sur le Léman. Nous l’avons vu de nos propres yeux, un samedi soir.

Après une journée fort agréable au bord du lac, une amie me propose de finir une bouteille de blanc assis à une table du buffet de la gare1. Le restaurant est fermé depuis 21h, il est proche de minuit. La table est juste devant l’entrée principale de la gare. Le samedi soir les trains sont bien fréquentés. Un va-et-vient incessant. C’est pour ça que nous sommes là. La variété des passants justifierait à elle seule qu’on s’y intéresse. Des groupes d’ados passent, tous semblables, chacun avec une bière à la main. Des grappes de jeunes femmes chuchotent et rient en passant. Des voyageurs ivres se battent avec les machines pour obtenir des titres de transport. Des voitures attendent l’arrivée des trains: amants ou conjoints? Un homme en costume pousse une grosse valise et se dirige vers une berline électrique. La femme au volant ouvre le coffre, l’homme disparaît derrière la voiture et réapparaît sans veste, déboutonné, avec une bière à la main.

Une chorégraphie bien réglée

Mais ce qui vraiment nous a attiré là est le ballet d’une quinzaine de personnes, dont on a de bonnes raisons de croire qu’elles participent à un trafic de drogue. La chorégraphie est bien réglée. Une partie des hommes restent dans une zone limitée, d’autres tournent. Tous portent au moins une oreillette. Ils attendent, dans une certaine nervosité. Régulièrement des passants les approchent. Echange de coups d’œil aux écrans de téléphone, puis quelques pas ensemble, pour disparaître de la scène. Il ne faut pas passer longtemps dans le périmètre de la gare pour assister à de tels mouvements, observables presque tous les jours, midi et soir. Cela fait des années que ça dure. La population s’en plaint. Même ceux qui ne sont pas contre l’usage de stupéfiants déplorent une situation propice à la vente de produits de mauvaise qualité, disponibles facilement, aussi pour les ados. Ce soir-là, en nous postant juste devant l’entrée de la gare, nous voulions non seulement observer la danse de plus près et plus longtemps, mais – au fond – aussi voir si nous arrivions à gêner la danse elle-même. Jamais nous n’aurions cru que le spectacle allait être aussi étonnant et intéressant, bien au-delà de nos attentes!

La police passe

Une voiture de police passe à vive allure. Les guetteurs sont éveillés et les danseurs détalent. Une deuxième fois les policiers s’arrêtent en gare, appelés pour… arrêter deux jeunes gens, qui ont voyagé sans avoir de billets et ont donné de fausses identités. Pendant les deux heures et demi de notre apéro tardif, aucun représentant des forces de l’ordre en uniforme n’a fait sentir sa présence. On nous a dit que la police fait ce que la politique décide qu’elle doit faire. C’est un principe sain. Reste à la politique de trouver quoi faire. Il faut bien avouer, que malgré des expériences semblables faites ailleurs, la solution n’est pas simple à trouver. Il y a des politiques qui minimisent le problème et vont jusqu’à protéger les personnes directement impliquées dans le trafic, car toutes visiblement issues de l’immigration et certainement pas d’extraction sociale élevée. Il est sûr que ces personnes sont facilement remplaçables, et qu’il est probablement plus efficace de s’attaquer aux flux financiers. D’autres proposent d’installer des caméras de surveillance, ce qui aurait probablement pour seul effet de déplacer le problème ailleurs dans la ville. D’autres encore réfléchissent à l’opportunité d’infiltrer le réseau et ensuite essayer de discuter avec les trafiquants sur comment réduire la gêne occasionnée. Cette solution permettrait de tenir compte des intérêts des milieux aisés, qui bénéficient de ce type de trafic, mais elle requiert une approche de la police qui ne soit pas simplement répressive.

Arrivent Jeannot et Bouchaïb

Vers une heure du matin, s’approche de notre table un jeune gaillard qui a l’air «bien de chez nous». Nous l’invitons à s’asseoir. Il s’appelle Jeannot, et il a l’air fatigué. Il nous raconte qu’il revient d’une fête, qu’il a organisée pour célébrer la fin de l’apprentissage d’un jeune collègue. Il travaille dans le rayon alimentaire d’une grande surface de la Côte vaudoise. Il aimerait bien rentrer se coucher, ce qu’il ne peut pas faire tout de suite, car son ami et collègue de huit ans Bouchaïb est encore avec lui. En fait, nous avions vu arriver le duo une demi-heure plus tôt. Bouchaïb avait approché un danseur, qui lui avait juste fait faire un tour de la place. Puis, il était revenu à la charge. De manière très peu discrète, en faisant des grands signes, il disait quelque chose comme «good quality» et «I have the money». Une femme s’était approchée l’a accompagné à l’intérieur de la gare, avec son interlocuteur. Il en est ressorti quelques minutes après, visiblement content. A son tour, Bouchaïb s’est ensuite approché de notre table. Il parlait beaucoup. De l’amitié qu’il avait pour Jeannot, de son travail, du fait que les clients l’appréciaient beaucoup, de sa femme et de ses enfants, de sa récente conversion à l’Islam. Il n’arrêtait pas de parler. Jeannot intervenait dans son monologue en répétant avec un faux agacement: «cela fait huit ans!» 

«Jeannot, passe-moi une carte!»

Nous avons eu du mal à ralentir le débit de Bouchaïb et à le faire s’asseoir à son tour. Sans préavis, il a commencé à mâchouiller une sorte de gros bonbon blanc. Au non expert cela pouvait paraître un gros cachet. C’était en fait le dernier achat de la journée. La gomme ne lâchait pas. Profitant de cette hésitation, nous avons essayé de convaincre Bouchaïb de ne pas poursuivre son plan. Rien n’y a fait. «Cela fait huit ans!»

Et après quelques minutes un petit tas blanc s’est vidé de la boulette sur l’écran du téléphone sorti juste à temps. C’est alors que je me suis dit que ce n’était peut-être pas juste une blague stupide, celle qui expliquait la croissance de la taille des téléphones portables par la nécessité de servir de table de travail. «Jeannot passe-moi une carte!» crie Bouchaïb plusieurs fois. Jeannot obtempère, et voilà quatre lignes prêtes à être sniffées. Les gens continuent à passer à quelques mètres de distance. Nous restons comme hypnotisés. Une voiture de police passe juste au moment où Jeannot aspire sa part à travers un billet de cent francs enroulé. Les trois autres lignes sont pour Bouchaïb. L’heure avance, il doit attraper le dernier train. Nous arrivons à nous détacher de cette scène. Nous n’avons pas rêvé. La seule explication raisonnable de ce que nous avons vécu est que les deux compères étaient des policiers essayant de nous piéger, mais je n’y crois pas vraiment. La réalité dépasse l’imagination, et ce que nous avons vu doit nous interroger. Pourquoi autant de monde cherche-t-il à se droguer aujourd’hui? Notre société n’a-t-elle pas été trop loin, avec la banalisation de la consommation de la cocaïne?


1Pour des raisons évidentes, nous avons changé quelques indications de lieu, ainsi que les prénoms des personnages principaux. 

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