Puissent les paysans rester les gardiens de notre terre

Publié le 7 mai 2021
Plus encore qu'un superbe album de photographies dédié à nos campagnes proches et à leurs habitants, «Champs» conjugue, avec un humanisme fraternel sans trémolos, la double approche, par l'image d'immersion (Patrick Gilliéron Lopreno) et par le texte de réflexion frotté de poésie et parfois de polémique plus attendue (Slobodan Despot), d'un monde paysan menacé par la mondialisation et le nivellement technologique général, souvent magnifié à trop bon compte ou réduit à l'état de réserve indienne, alors qu'il incarne toujours, en Suisse particulièrement, nos plus solides racines, et reste vivant dans beaucoup de nos mémoires d’enfants de tous les âges…

Ce sont d’abord des images à regarder en silence. Ou plus que des images, dans un monde qui en est saturé: de vrais tableaux photographiques composés par un regard sensible et intelligent, qui traduisent la réalité, ou plus exactement une partie de la réalité d’un pays et de ses habitants paysans. Ceux-ci pourraient être de partout, des femmes et des hommes simplement, ancrés à leur terre, qui participent à. ce qu’on a trop peu souvent ou trop discrètement qualifié de civilisation paysanne.  

Mais ici, plus précisément, ce sont «nos gens», comme on dit, au milieu de leurs paysages, avec leurs maisons, leurs outils et leurs visages; et l’outil particulier du photographe (en l’occurrence un Hasselblad X-Pan) permet de les montrer en champs très larges ou en cadres plus serrés, comme par un «regard augmenté» mais les saisissant tels qu’il sont, en vérité de grain ou de relief et en beauté, celle-ci n’étant pas soumise à la sélection parfois factice du trop lisse ou du trop joli style calendrier ou promo d’office du tourisme. 

Dans les grandes largeurs panoramiques, Champs s’ouvre sur une double page en camaïeu de bruns ocres nuancés, montrant un plan de terre nue juste marquée par les franches traces d’une machine. Cela n’a l’air de rien, mais c’est énorme en réalité et il faut regarder cette splendeur élémentaire comme un champ inscrit dans le temps: signé le Glébeux, comme la Bible juive appelle le mythique Adam, mais il faudrait plutôt citer Caïn son fils fratricide fondateur d’agriculture et de cités…  

Après la dédicace de Patrick à ses parents — ce sera un livre de la filiation —, la double page suivante inscrit la démarche conjointe des auteurs et de la lectrice ou du lecteur dans le cycle naturel des saisons, avec un autre camaïeu de blancs bleutés et de gris cendreux figurant un paysage sous le givre et ces autres traces humaines que sont un silo et une auto. Plus loin, avec le printemps, le vaste champ de terre sera labouré, frangé de vert et sous la fine ligne de la dernière neige des monts de l’arrière-plan. Plus loin encore chantera le blé comme si vous étiez: carrément dedans. Plus loin enfin ce seront des machines seules au repos, en pleins champs, sous un ciel de traîne évoquant le proche automne.  

Mais le monde n’est pas qu’un panorama, selon la parole sévère de Schopenhauer le rabat-joie: c’est aussi, en cadres plus étroits et rapprochés, la profusion de détails colorés de la vie et du travail, et se développe alors la mélodie en contrepoint, à la fois par l’image et le texte bientôt engagé de Slobodan Despot.

Ce sont alors, non légendés, une machine vieux rose sur un tas paillé de fumier doré, c’est l’ombre d’un grand arbre nu sur un champ c’est une jeune fermière devant son tracteur et ses vaches au beau sourire sérieux, c’est une citerne marquée PICHON, ce sont des vaches qui regardent étonnées le type qui les «encadre» ou ce sont, chacun avec son bâton et le même air résolu, un père et son fiston; ce sont des maisons, un percheron, une cavalière calme et droite, une maison derrière sa barrière embrumée, d’autres jeunes gens ou moins jeunes, une toute petite demoiselle en vélo et une femme en salopette verte et chapeau coquet, un beau blond et plus loin un beau brun torses nus dans leurs serres, un barbu sympa sous l’enseigne VIVI COLA, une grouillante assemblée de dindons plus ou moins dignes, une petite croix tatouée sur le bras du gentil blond et une autre croix de pierre dominant les champs et les méplats du Jura; quelques groins roses, quelques coings au jaune citron foncé, des rochers multimillénaires, les murs séculaires d’une maison sous le lierre et, comme un dernier paraphe en verts chinés de bleu et de roux: des herbes échevelées semblant des algues dans les courant des vents de la terre et du temps — voilà pour les images.

Le «plus» du sens et du bon sens…

Ainsi qu’il le détaille à sa façon, toute personnelle, Slobodan a emboîté le pas de son ami Patrick et l’a suivi «sur le terrain», à travers notre arrière-pays et auprès de ses gens dont il raconte précisément les joies et les soucis actuels de quelques-uns; et sa démarche est à la fois d’un vieil enfant quinqua moitié serbe et moitié valaisan qui se rappelle son double rapport avec «ses gens» des Balkans qui vivaient leurs travaux et leurs jours à peu près comme les vivaient «les nôtres» dans les années cinquante que nous avons connues (nous avons été glaneurs dans les champs et nos mères faisaient en hiver des conserves autant que celles des lointains villages de l’Est européen, nous avons croisé le taupier et chapardé dans les vergers, etc.

Dans la foulée, caractérisant la nature «philosophique» de la photographie, Despot oppose l’argentique et la «marque» Hasselblad au numérique (et plus largement à la technologie investissant le monde paysan), alors qu’on pourrait lui objecter que les vaches filmées par Germinal Roaux en noir et blanc sur son smartphone valent celles de Patrick Gilliéron Lopreno, comme les paysages de celui-ci valent les autochromes de Gustave Roud ou le sublime sfumato de Marcel Imsand. Bref, passons sur les débats diviseurs quand il s’agit d’unifier un regard et un sentiment universel…   

D’ailleurs, par delà l’éloge du «bon vieux temps», c’est un monde à la fois naturel et spirituel que l’auteur du Miel (un roman où s’exprimait fortement sa conscience écologique) évoque ici dans une réflexion déterminée par les temps que nous vivons (l’année 2020 de la pandémie mondiale) et les lieux — il écrit en partie du nord de la Russie, face aux débris de l’agriculture intensive d’Etat. 

Double coïncidence: c’est à la civilisation paysanne russe que Pierre Pascal a consacré, précisément, l’un de ses essais majeurs, paru à L’Âge d’Homme, dont Slobodan Despot fut le collaborateur, et à la même enseigne lausannoise qu’a été publiée la grande fresque polonaise des Paysans de Ladislas Reymont, inoubliable par ses tableaux saisonniers et ses figures incarnées de femmes et d’hommes dont le sens qu’ils donnaient à leur vie était accordé à l’intelligence du cœur et à ce bien commun qu’on appelle simplement le bon sens. 

Autant dire que l’approche du monde paysan, ou de ce qu’il en reste parfois, ne saurait se borner à quelque «discours» idéologique ou sentimental que ce soit, nostalgique ou pragmatique, romantique ou cynique, exclusif ou inclusif, mais qu’il doit s’intégrer dans une réflexion d’ensemble englobant «toute la terre» et ses gens de bonne volonté.


Patrick Gilliéron Lopreno et Slobodan Despot. Champs. Olivier Morattel éditeur, 2021, 125p.

Pierre Pascal. La civilisation paysanne en Russie. L’Âge d’homme, 1969.

Ladislas Reymont. Les Paysans, en deux vol. L’Âge d’homme, réédité en 2009.

Slobodan Despot, Le Miel, Gallimard, 2014.


Crédits photos: © Patrick Gilléron Lopreno.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Economie, Politique

L’attrait des villages

Pour les petites communes reculées, la survie démographique et financière est un exercice précaire. Si un Crésus sauve la mise à Crésuz, à Albinen, on paie pour éviter de disparaître. Tandis qu’aux Planchettes, on ferme l’école du village. Trois réalités d’une même fragilité.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Politique

Une schizophrénie helvétique

A Davos comme ailleurs, la Suisse continue de faire illusion sur sa neutralité et son rôle de médiatrice. Mais la réalité est tout autre: elle participe à des exercices de l’OTAN, s’implique contre la Russie et souhaite signer avec l’UE des accords qui, loin d’être uniquement techniques, transformeront ses institutions. (...)

Georges Martin
PolitiqueAccès libre

Big Donald et l’attaque de la diligence groenlandaise

Tel un hors-la-loi, Trump s’est attaqué au Groenland. Il frappera encore. Les Européens, après des décennies de léchage de bottes et de soumission, se retrouvent médusés et impuissants face à cette tentative de hold-up qu’ils croyaient impossible. Mais jusqu’à quand accepterons-nous de nous laisser humilier et vassaliser, alors que d’autres (...)

Guy Mettan
Politique

Bataille pour la liberté d’expression

Dans plusieurs pays européens, les prises de parole publiques déviant du récit dominant sur divers sujets, tels que la guerre en Ukraine, sont diffamées par les grands médias et, parfois, poursuivies par les appareils d’Etat. On l’a vu avec la lourde sanction qui a frappé l’ex-colonel suisse Jacques Baud. L’UE (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Culture

Vallotton l’extrême au feu de glace

A propos de la rétrospective «Vallotton Forver» qui a lieu à Lausanne, dix ans après l’expo déjà mémorable du Grand Palais à Paris, et d’un petit livre d’une pénétrante justesse sensible de Maryline Desbiolles.

Jean-Louis Kuffer
PolitiqueAccès libre

Qui a des droits et qui n’en a pas, la démocratie à géométrie variable

Les votations cantonales vaudoises en matière de droits politiques, notamment pour les résidents étrangers, soulèvent des questions allant bien au-delà des frontières cantonales et nationales. Qu’est-ce qu’une communauté? Qui a le droit d’en faire partie? Qui en est exclu? Est-ce la raison et la logique ou bien plutôt les affects (...)

Patrick Morier-Genoud
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
SantéAccès libre

PFAS: la Confédération coupe dans la recherche au moment le plus critique

Malgré des premiers résultats alarmants sur l’exposition de la population aux substances chimiques éternelles, le Conseil fédéral a interrompu en secret les travaux préparatoires d’une étude nationale sur la santé. Une décision dictée par les économies budgétaires — au risque de laisser la Suisse dans l’angle mort scientifique.

Pascal Sigg
Politique

La neutralité fantôme de la Suisse

En 1996, la Suisse signait avec l’OTAN le Partenariat pour la paix, en infraction à sa Constitution: ni le Parlement ni le peuple ne furent consultés! Ce document, mensongèrement présenté comme une simple «offre politique», impose à notre pays des obligations militaires et diplomatiques le contraignant à aligner sa politique (...)

Arnaud Dotézac