Pires que le virus, les théories sur le virus

Publié le 13 mai 2020

S’il n’est pas question de cautionner les manquements du régime chinois, force est de souligner le danger de l’hystérie anti-chinoise, attisée notamment par Donald Trump ou encore Steve Bannon. – Donald Trump lors d’un meeting à Phoenix, Arizona, en 2016. © Gage Skidmore

Après deux semaines de sidération absolue et six semaines d’un confinement qui a fait tourner la tête de bien des gens, voici venu le temps d’une reprise qu’on espère aussi rapide, rationnelle et lucide que possible. Car les théories du complot que l’on voit fleurir un peu partout sur le net, dans certains médias dits autorisés comme dans la bouche de responsables politiques parmi les plus éminents ne présagent rien de bon.

Je veux parler de l’hystérie anti-chinoise qui va grossissant dans les pays occidentaux depuis quelques semaines. Qu’on soit bien clair: il ne s’agit ici nullement d’excuser, justifier ou cautionner de quelque manière que ce soit le comportement de la Chine. En tant que foyer initial de la pandémie, il va de soi que Pékin a la responsabilité de faire toute la lumière sur les origines de l’épidémie et de collaborer à une enquête internationale sur le sujet. Mais à condition que celle-ci soit réalisée par des experts neutres et reconnus, comme ceux de l’OMS, et non menée à charge par des procureurs qui ont déjà désigné le coupable et pris le soin de décrédibiliser la seule instance internationale compétente à l’avance.

Or tout montre que nous sommes dans ce cas de figure et que nous assistons, dans le cadre des élections américaines en cours, à une vaste opération de déstabilisation de «l’ennemi» chinois à des fins d’enfumage électoral, à moins que ce soit l’inverse, puisque rien n’empêche de faire d’une pierre deux coups, comme dans les opérations de 1999 contre la Serbie, de 2003 contre l’Irak, de 2011-2013 en Syrie, et de 2016 avec le prétendu hacking des élections américaines par l’empire du mal russe.

Les scénarios sont identiques, tout en s’affinant en fonction des cibles choisies et de l’air du temps. En 1999, c’était le pseudo accord de Rambouillet et le plan Fer à Cheval monté par les services secrets allemands pour justifier les bombardements de l’OTAN sur Belgrade. En 2003, après les attentats du 11 septembre 2001, il s’agissait d’envahir l’Irak et de prendre le contrôle du Moyen Orient sous prétexte de faire la guerre au terrorisme et de liquider son chef, Oussama Ben Laden. Les think tanks néoconservateurs étaient à la manœuvre, en disséminant des papiers tendancieux dans les journaux, tandis que les services secrets s’activaient à monter de faux dossiers à charge, jusqu’à ce que l’opinion, chauffée à blanc, se laisse convaincre par un officiel de haut rang, à l’époque le secrétaire d’Etat Colin Powell brandissant sa fameuse fiole à la tribune de l’ONU, de la nécessité d’ouvrir les hostilités.

En Syrie, alors que le renversement d’Assad était déjà acté depuis 2006 selon les rapports de la CIA révélés par Newsweek, les choses se sont répétées: on a vendu au public crédule les bons rebelles démocrates qui voulaient mettre fin à l’infâme dictature bassiste qui n’hésitait pas à utiliser des gaz chimiques contre sa propre population, jusqu’à ce qu’on constate que le régime était moins isolé qu’on ne l’avait espéré et que les gentils étaient des affreux qui décapitaient leurs victimes à coup de sabres…

Fin 2016 et début janvier 2017, toujours avec l’aide des services secrets, ce fut l’affaire de la pseudo-ingérence russe qui aurait biaisé le résultat des élections américaines en faveur de Donal Trump, aboutissant à la nomination du procureur Robert Mueller et à une tentative de destitution qui s’avéra finalement vaine faute de preuves. 

En 2020, coronavirus aidant, c’est la Chine qui est en ligne de mire. La première attaque est venue de Steve Bannon, fin janvier, qui a ouvert le feu contre le laboratoire de Wuhan, histoire de tester l’hypothèse d’une recherche militaire qui aurait mal tourné (abandonnée au profit de la thèse de l’accident depuis). D’infox calculées en approximations savamment distillées, de papiers tendancieux en pseudo-révélations non vérifiées sur les réseaux sociaux et dans les médias établis, la sauce est en train de prendre. Si bien que le successeur de Colin Powell, Mike Pompeo, peut désormais proclamer «l’énorme évidence» que le virus s’est bien échappé du fameux labo de Wuhan.

Les prochains épisodes sont en cours d’écriture. On peut être sûr qu’ils vont nous tenir en haleine jusqu’au 3 novembre prochain. Avec Dieu sait quels dégâts sur l’économie mondiale, la coopération internationale, la course aux armements. Mais qui osera siffler la fin du spectacle et huer ses tristes acteurs? 

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