Pénuries, faut-il en faire un fromage?

Publié le 3 juin 2022

Guy Parmelin a tout d’abord été interpelé sur le risque de pénurie d’électricité en Suisse. – © Hp. Baumeler / CC BY-SA 4.0

Bonne nouvelle, nous sommes autosuffisants en raclette et en côtelettes. Ce ne sera certainement pas au goût de certains Verts du bout du lac, mais c’est bien le seul domaine où la Suisse ne risque pas d’être frappée de pénurie.

En 2020, Heidi.news publiait «A la recherche du vrai survivaliste suisse» qui mentionnait le passage d’un livre du photographe américain Richard Ross. A son retour d’un tour du monde des bunkers, celui-ci écrivait: «en cas de guerre nucléaire, ne s’en sortiraient vivants que Bush, Cheney, quelques Israéliens, les Suisses, les Mormons, et divers insectes». La journaliste ajoutait: «A moins de me transformer en cafard ou de changer de religion, j’ai l’impression que la Suisse est ma seule chance de survie». Mais en dehors de la projection de protection subjective que constituent les abris dans nos esprits, sommes-nous si bien préparés face aux menaces? 

Pour répondre aux questions qu’une grande partie que la population se pose sur les répercutions que la guerre peut avoir sur notre pays, le Conseiller fédéral Guy Parmelin a répondu à l’invitation de l’UDC Genève qui organisait le 18 mai 2022, un débat public sur la pénurie d’électricité, la sécurité alimentaire, le pouvoir d’achat et la neutralité. Il n’y a qu’en Suisse qu’après la partie plus formelle – type conférence de presse – on peut boire un verre de blanc et manger une raclette avec un Conseiller fédéral.

Approvisionnement énergétique

Guy Parmelin a tout d’abord été interpellé sur le risque de pénurie d’électricité. «La Suisse a la chance de posséder des barrages et actuellement encore, des centrales nucléaires. Cela étant, tout est interconnecté en Europe, les pénuries comme les surplus saisonniers. Du côté du pétrole et du gaz, nous sommes à 100% dépendants de l’étranger. Nous disposons de stocks obligatoires de pétrole qui peuvent nous permettre de faire l’appoint en cas d’interruption subite des fournitures. Toutefois, nous n’avons pas de stocks de gaz, c’est l’économie privée qui est chargée d’assurer cet approvisionnement-là. Le Conseil fédéral est en train de mettre sur pied une organisation et de prendre des mesures pour limiter les dégâts au maximum en cas de pénurie. Cela étant, je tiens à être clair: si les gazoducs devaient se retrouver vides, nous ferions face à un problème considérable.»

Interrogé, Axel Spahr, directeur du négoce aux SIG (Services Industriels de Genève) est resté serein sur le sujet, n’entrevoyant pas de pénurie d’électricité sur un horizon proche. «A court terme, seule une rupture de l’approvisionnement gazier en provenance de la Russie aurait potentiellement un impact réducteur sur la capacité à l’exportation d’électricité de l’Allemagne et de la France.» 

Quant au gaz, il n’y a pas forcément plus d’inquiétudes à avoir selon lui. «La Suisse a bien réagi en coordonnant un recours supplémentaire au stockage transfrontalier en vue de l’hiver prochain. Toutefois, l’approvisionnement gazier européen global, dans le cas d’une rupture totale d’importation en provenance de la Russie, constituerait un défi majeur.»

Pénurie alimentaire

Les cantons ont un niveau d’autosuffisance très inégal. La moyenne du pays se situe à 57%, mais pour le canton de Genève, le chiffre n’est que de 11%.

«La Suisse est principalement un pays de montagnes et d’alpages, autant de zones où il n’est pas possible de cultiver du blé, des céréales et du colza. Dans ces régions-là, c’est le bétail laitier qui met en valeur et qui entretient le paysage. C’est lui qui assure notre autonomie alimentaire. Les grandes cultures se concentrent sur le Plateau. Nous pouvons être autosuffisants, ou presque, dans certains secteurs comme les céréales panifiables. A moins d’un accident climatique, très pluvieux comme en 2021, nous arrivons à produire ce dont nous avons besoin. Même si la Suisse produit du colza, elle en importe environ 75 à 80%. Sur ce point particulier, le Conseil fédéral a une mission importante: il doit veiller à assurer suffisamment tôt, sur les marchés internationaux, la disponibilité des moyens de production que sont les fertilisants et les engrais, et à sécuriser les importations d’huiles, voire de céréales.» 

Le Conseiller fédéral reconnaît que «nous importons beaucoup d’Allemagne, de France, du Canada et des Etats-Unis, c’est une vulnérabilité en cas de restriction très forte sur les marchés internationaux, parce que nous ne sommes pas un client régulier. Les pays exportateurs vont servir en priorité les pays avec lesquels ils ont des relations commerciales suivies. S’il devait y avoir une fermeture des frontières, ou l’impossibilité d’importer certains produits, nous devrions changer nos comportements alimentaires. Par exemple, au lieu de produire des céréales fourragères ou du maïs pour le bétail ou la volaille, il faudrait se diriger vers une diminution de la consommation de viande et produire en lieu et place, des calories végétales.» 

Un constat partagé sur certains points par Loïc Bardet, directeur d’AGORA, l’organisation faîtière de l’agriculture romande. «Même si on a un fort potentiel économique, on reste un pays qui représente un petit volume de marché. De plus, nous n’avons pas d’accès maritime, alors dans le cas d’une forte pénurie qui concernerait les pays voisins, les marchandises que nous importons pourraient intéresser les pays de transit. On pourrait dire que c’est une politique de fiction mais on a eu l’exemple avec les masques au début du Covid, ils avaient été retenus quelques temps en Allemagne, ce n’est qu’après des négociations qu’ils avaient été débloqués. Pourtant, c’était un objet moins important que la nourriture.» Mais Loïc Bardet siège avec voix consultative au comité de l’Union suisse des paysans (USP) qui est en désaccord avec certaines décisions fédérales. «La Suisse n’a jamais été un pays autarcique, il n’y a qu’au niveau de la production animale que nous sommes auto-suffisants. L’une des solutions évoquées par Guy Parmelin, qui consiste à réduire la consommation de viande, on la retrouve dans les milieux écologiques. Mais cette préconisation de privilégier les végétaux est en contradiction avec la récente approbation du premier train d’ordonnances pour une eau portable propre et une agriculture plus durable par le Conseil fédéral.» 

Sa mise en œuvre, à savoir «réduire le risque de l’utilisation de pesticides» est critiquée par le comité de l’USP. Ils ont d’ailleurs adressé une lettre ouverte au Conseil fédéral, dénonçant des mesures qui vont affaiblir considérablement la production alimentaire indigène. Ils mettent notamment en avant le fait que ces décisions sont d’autant moins compréhensibles compte tenu de la guerre en Ukraine et des difficultés qui en découlent pour l’approvisionnement alimentaire international. Le problème, c’est notamment «la conversion de 3,5% des meilleures terres arables en surfaces de promotions de la biodiversité (SPB). Ce qui priverait la production alimentaire de 10’000 hectares alors que 19% de la surface agricole utile est déjà exploitée comme SPB.» Loïc Bardet s’étonne effectivement de telles décisions alors que nous sommes «potentiellement dans une situation d’urgence».

La nouvelle qui peut rassurer, c’est que Guy Parmelin a précisé que de toute façon, nous avons un système de stocks obligatoires. «C’est l’économie privée qui gère ces stocks qui couvrent, selon les denrées alimentaires, 4 à 5 mois de besoins. Le cas échéant, c’est la Confédération, sur demande et après analyse, qui ordonne leur libération sous la surveillance de l’Office fédéral de l’approvisionnement économique. Actuellement, nous avons libéré 5% des engrais azotés parce que la situation est extrêmement tendue sur les marchés internationaux mais il ne faut libérer un produit qu’au moment où c’est absolument nécessaire.»

Pouvoir d’achat

Durant cette soirée du 18 mai, notre chef du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche, annonçait que les spécialistes parlent d’un taux d’inflation prévisionnel de 1,9%. «Certes, l’essence augmente, mais elle a déjà été plus chère. Dès lors il serait prématuré de prendre des mesures intempestives.» 

En matière d’électricité, côté SIG aucune augmentation n’a encore été fixée. «Les prix sont très volatiles sur le marché de l’électricité. En Suisse, les tarifs sont réglementés par l’Elcom et, une adaptation des prix ne peut avoir lieu qu’au 1er janvier. L’Elcom doit être informé à la fin du mois d’août. Nous suivons l’évolution des cours et n’avons pas encore déterminé nos tarifs 2023.» Même si on peut déjà s’attendre à une augmentation. En matière de gaz, les prix sur les marchés atteignent des records historiques, passant de 17 euros en mars 2021, à 129 euros en mars 2022 pour un mégawattheure. SIG a déjà adapté ses tarifs au 1er mai 2022. Il faut compter avec une hausse de 34%, ce qui représente 32 francs par mois pour un appartement de 80m2, et jusqu’à 2’500 francs par mois pour une grande entreprise. C’est pourquoi ils nous recommandent de consommer moins et mieux.

Solutions

Le parlement a proposé de réduire la TVA sur l’essence, d’octroyer des chèques spécifiques de manière ciblée ou des prestations complémentaires pour viser les personnes à faibles revenus. «Mais tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il serait prématuré et contreproductif de prendre des mesures aujourd’hui déjà. Nul ne sait comment cette crise va évoluer. L’efficacité d’une mesure dépend de trois facteurs: elle doit être ciblée, limitée dans le temps et déployer ses effets rapidement.»

On accuse souvent les médias de catastrophisme dès qu’un article s’intéresse aux menaces, comme ceux sur les places d’abri. Mais j’espère tout de même qu’il reste possible d’être informatif sans être alarmiste. En tout cas ne voyez pas, dans ce qui précède, une racoleuse volonté de vous affoler. Un formateur dans le domaine de la sécurité m’a appris un jour que «mieux vaut vivre parano que mourir étonné». Je pourrais aussi citer Leonard de Vinci, connu également pour son art militaire: «ne pas prévoir, c’est déjà gémir». 

A chacun de faire sa propre analyse des risques, trouver le bon dosage entre fatalisme et survivalisme. L’impuissance est l’un des sentiments les plus pénibles à éprouver, engendrant peur, colère puis ressentiment. Mieux vaut se concentrer sur ce que nous pouvons maîtriser et transformer ces éléments négatifs en énergie motrice. Etre un minimum préparé est à la portée de chacun et permet d’éviter d’être dépendant de l’Etat dès le premier pépin.

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