«Make Religion Great Again»: la place de la religion dans l’Etat trumpien

Publié le 18 avril 2025

Photo postée par la Maison Blanche, le 8 février 2025, annonçant la création du Bureau de la foi, avec à sa tête la télévangéliste Paula White-Cain (en blanc, à droite). – © DR

Le 7 février dernier, Donald Trump a créé au sein de la Maison Blanche un «bureau de la foi», chargé de renforcer la place de la religion aux Etats-Unis. Que signifie la création de cette nouvelle instance, et que dit-elle de l’administration Trump 2?

Laurence Boussaguet, Sciences Po, et Florence Faucher, Science Po


Depuis sa prise de fonction, Donald Trump multiplie les annonces et signe des décrets à tour de bras. Lorsque le président des Etats-Unis prend des décisions, la mise en scène est toujours très soignée, comme le 20 mars dernier quand la Maison Blanche a été transformée en salle de classe pour la signature du décret visant à éliminer le ministère de l’éducation ou, début février, quand le chef de l’Etat s’est entouré de jeunes femmes et de fillettes au moment de promulguer le décret de «protection du sport féminin» contre les sportives transgenres. Autant de séances photos que les médias ne manquent jamais de relayer, soulignant la dimension «symbolique» des décisions du président.

Toutefois, et contrairement au sens commun qui assimile souvent le symbolique à une communication dépourvue d’effets concrets, ces politiques visent à transformer en profondeur l’Etat et la société. C’est tout particulièrement le cas en ce qui concerne la politique religieuse de la nouvelle administration, avec la création à la Maison Blanche d’un «bureau de la foi» (White House Faith Office – WHFO), chargé de faire des recommandations au président et de consulter sur diverses questions des leaders religieux, qui a autorité sur l’octroi de subventions publiques aux institutions religieuses développant des activités sociales d’aide aux plus démunis.

Or, ces mesures sont passées quasi inaperçues dans les grands médias. À qui cette politique religieuse s’adresse-t-elle exactement? Et pourquoi n’en a-t-on que très peu entendu parler?

Deux discours fondateurs

Les 6 et 7 février 2025, deux semaines à peine après son retour à la Maison Blanche, Trump enchaîne les discours sur des thèmes religieux, accordant une grande place au christianisme conservateur, à ses chantres et à sa vision du monde. Le nouveau président mobilise à cette occasion de nombreux symboles (gestes, images, récits, citations des textes sacrés) facilement reconnaissables par une société états-unienne qui fréquente assidûment les églises.

La séquence s’ouvre, le 6 février 2025, par un premier discours de Trump lors du National Prayer Breakfast, qui se tient tous les ans au Capitole. Proclamant que «l’Amérique est et sera toujours une nation sous le regard de Dieu», il multiplie les références à des figures historiques des Etats-Unis n’ayant pas eu peur d’affirmer leur foi, notamment George Washington, «qui appelait souvent les Américains à se rassembler pour prier», et le «grand Roger Williams, qui a créé l’Etat de Rhode Island et nommé sa capitale Providence, et qui a construit la première église baptiste en Amérique».

Répétant à plusieurs reprises la formule «Bring religion back» («Faire revenir la religion»), Trump se présente en restaurateur de la tradition religieuse historique spécifique aux Etats-Unis.

Enfin, en écho à son discours d’investiture du 20 janvier 2025, quand il déclarait avoir été «sauvé par Dieu», lors de la tentative d’assassinat dont il avait été la cible le 13 juillet dernier, il annonce que cet épisode a été pour lui une épiphanie: «Ça a changé quelque chose en moi… quelque chose s’est produit. »

Un tel récit fait écho aux récits de «renaissance», caractéristiques de l’imaginaire religieux des chrétiens évangéliques, et rapproche Trump des communautés conservatrices qui sont attentives à toute déclaration d’un renouvellement de la foi; il se présente ainsi comme l’un d’eux, et non plus seulement comme un de leurs alliés politiques.

Le même jour, Trump prononce un second discours, lors d’un National Prayer Breakfast alternatif, organisé à l’hôtel Hilton de Washington. Il s’agit en fait du lieu originel où se tenait le NPB, mais il a été décidé en 2023 de déplacer l’événement au Capitole pour contester la trop grande emprise des chrétiens conservateurs sur la Maison Blanche et le Congrès.

L’organisation conservatrice à l’origine de cette tradition continue toutefois de maintenir l’événement au Hilton. Face à ce public très conservateur, Trump adopte un ton plus partisan: il se félicite d’avoir «éliminé le wokisme» au cours des deux semaines écoulées et annonce la prochaine création d’un «bureau de la foi» à la Maison Blanche.

Le décret instituant le Bureau de la foi : texte et image

Quelques heures plus tard, il signe un décret qui crée un groupe de travail visant à mettre fin aux mesures «antichrétiennes» de l’administration Biden, telles que les poursuites pénales par le ministère de la justice visant des personnes ayant bloqué l’accès aux cliniques pratiquant des avortements.

Ce décret, qui évoque implicitement la persécution des chrétiens sous l’Empire romain, introduit une équivalence entre leur sort et l’expérience vécue par les communautés évangéliques aux Etats-Unis. Ce narratif puissant construit une image déformée de la réalité, selon laquelle les chrétiens seraient une minorité opprimée, alors que près des deux tiers des habitants des Etats-Unis se réclament du christianisme et que des décennies de politiques publiques ont visé à limiter les discriminations à l’égard d’autres groupes sociaux.

Le lendemain, 7 février 2025, est signé le décret présidentiel qui instaure le Bureau de la foi de la Maison Blanche (acronyme en anglais, WHFO). Les gestes symboliques accompagnant cette décision sont nombreux, à commencer par le choix de la dénomination de cette nouvelle structure. Alors que ses versions précédentes s’appelaient «Bureau des initiatives confessionnelles et communautaires» (sous G. W. Bush, au moment de sa création) ou «Bureau des partenariats confessionnels et de quartier » (sous Obama), le bureau est désormais exclusivement celui de la foi. Or, la foi est caractéristique du christianisme alors que d’autres religions parlent simplement de croyances et insistent sur la pratique religieuse ou l’appartenance à une communauté.

Par ailleurs, si l’octroi de subventions publiques à des institutions privées, notamment religieuses, n’est pas nouveau, l’élimination de la référence aux communautés ou aux quartiers l’est, ce qui focalise l’attention sur la seule dimension religieuse. Ce nouveau bureau est également investi d’une mission de conseil auprès de la Maison Blanche, donnant aux chrétiens conservateurs une voie d’accès privilégiée au président et à son équipe.

La désignation des membres du nouveau WHFO est en outre significative: c’est la télévangéliste Paula White-Cain qui le dirige. Conseillère spirituelle de Trump de longue date et fervente opposante des politiques antidiscriminatoires, elle a œuvré dès son premier mandat au rapprochement de la Maison Blanche avec de nombreux groupes confessionnels évangéliques.

Enfin, la photo officielle accompagnant l’annonce de la signature de ce nouveau décret sur les réseaux sociaux de la Maison Blanche (voir en tête du présent article) peut être lue comme une image religieuse de facture très classique.

On y voit Trump au centre, assis à son bureau et entouré de plusieurs personnes en train de prier. Les figurants sont des pasteurs et prédicateurs évangéliques, dont des conseillers de son premier mandat. Certains ont apposé leurs mains sur le président ou les étendent dans sa direction, d’autres les ouvrent vers le ciel, d’autres encore les tiennent dans un geste de recueillement, et tous ont le regard et la tête baissés. La mise en scène est efficace et le message explicite: Trump est le héros qui va permettre le retour de la foi chrétienne au cœur de l’Etat.

On ne peut pas douter des intentions de Trump, martelées tout au long de la campagne présidentielle. Il affirmait devoir «sauver la religion dans ce pays» et n’hésitait pas à dépeindre l’élection comme une guerre sainte opposant la figure de proue de la chrétienté (lui-même) à la supposément antichrétienne Kamala Harris, qui est pourtant baptiste.

Bien sûr, la création du WHFO, en sa qualité de décision fédérale, concerne l’ensemble du pays. Mais elle répond plus particulièrement aux attentes des communautés religieuses qui ont largement voté pour Trump – 72 % des chrétiens blancs lui ont en effet donné leur voix, et le taux s’élève à 81 % chez les électeurs évangéliques et pentecôtistes. Rien de surprenant donc à ce qu’il adopte le point de vue et le programme de ces chrétiens qui l’ont porté au pouvoir. Sa politique religieuse est une récompense à leur soutien.

Une mesure insuffisamment remarquée

Le relatif désintérêt que l’instauration du Bureau de la foi de la Maison Blanche a suscité dans le débat public est frappant. Si les médias confessionnels ont relayé l’information, peu de médias généralistes s’en sont saisis, comme si cette information, noyée dans le flot d’annonces spectaculaires de la nouvelle administration, n’était finalement qu’un signal adressé à son électorat, une mesure «symbolique» aux effets négligeables.

Or, cette politique est significative et transformatrice. Elle institutionnalise la présence des religieux conservateurs au sein du gouvernement fédéral. Elle s’appuie sur des pratiques symboliques empruntées au répertoire évangélique. Elle remet en question la séparation de l’Eglise et de l’Etat aux États-Unis. Et elle révèle que le pouvoir entend désormais tirer sa légitimité du soutien privilégié d’une communauté identifiée, plutôt que des procédures démocratiques.

En somme, elle modifie le régime politique, à commencer par la neutralité confessionnelle, et impose des représentations collectives sur les pratiques appropriées à adopter, qui ne seront pas sans impact sur la vie quotidienne des citoyens américains.


Laurie Boussaguet, Professeure des Universités en science politique, European University Institute, chercheure associée, Sciences Po et Florence Faucher, Professeure de sciences politiques (Centre d’études européennes), Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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