La philosophie et la haine de la démocratie

Publié le 27 février 2026

Platon, le prince des philosophes, était un adversaire résolu de la démocratie. © Depositphotos

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation radicale de la philosophie elle-même?

La philosophie aime-t-elle la démocratie? Cette question révèle une situation paradoxale. Partout et en tout temps, du moins dans notre aire culturelle européenne et nord-américaine, nous nous proclamons tous démocrates. Mais si l’on s’arrête un instant pour réfléchir au sens du mot «démocratie» (dêmos, kratos), tout tend à s’inverser: dêmos, ça veut dire le peuple, kratos, le pouvoir, donc, la démocratie, c’est le pouvoir du peuple.  

Dès lors, le scepticisme soudain nous envahit. Le peuple qui serait au pouvoir? Le peuple qui dirigerait vraiment? Le pays n’est-il pas trop grand? Les passions de la foule ne sont-elles pas dangereuses? Les questions du monde ne sont-elles pas trop complexes? Et le peuple n’est-il pas le plus dangereux des tyrans?

Toute notre tradition de pensée, qui nous vient de Platon, le prince des philosophes, adversaire résolu de la démocratie, résonne en nous. Et, avec Platon, l’avertissement d’Aristote qui affirmait, dans ses Politiques, qu’il ne fallait croire qu’au régime mixte — celui de la bonne politeia — et éviter absolument la démocratie pure qui ne pouvait que conduire à la domination des pauvres.

Cette prévention contre la démocratie sera reprise par les tenants libéraux du «gouvernement représentatif», qui alimentent eux aussi notre démophobie. Peur du peuple, phobie du dêmos: nous nous enfermons dans une véritable névrose puisque, d’un côté, nous nous proclamons démocrates et, de l’autre, nous n’y croyons pas nous-mêmes. Brandissant sans cesse la démocratie en étendard, sourdement, nous la craignons, nous la suspectons, nous nous demandons si ce ne...

Ce contenu est réservé aux abonnés

En vous abonnant, vous soutenez un média indépendant, sans publicité ni sponsor, qui refuse les récits simplistes et les oppositions binaires.

Vous accédez à du contenu exclusif :

  • Articles hebdomadaires pour décrypter l’actualité autrement

  • Masterclass approfondies avec des intervenants de haut niveau

  • Conférences en ligne thématiques, en direct ou en replay

  • Séances de questions-réponses avec les invités de nos entretiens

  • Et bien plus encore… 

Déjà abonné ? Se connecter

S’abonner
Notification pour
6 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Culture

Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère politique?

Après son roman très remarqué «Le Mage du Kremlin», Giuliano da Empoli nous livre, dans cet «essai littéraire», une analyse aussi incisive que mémorable de la scène politique internationale. Compte rendu de rencontres entre puissants auxquelles il a assisté à différents titres, mise en garde contre l’insouciance avec laquelle nous (...)

Bon pour la tête
Culture

La subversion, joyeuse et insolente, excessive et sans concession  

La première édition de l’«Anthologie de la subversion carabinée» de Noël Godin a paru en 1988 à L’Age d’homme. La voilà revue et augmentée aux Editions Noir sur Blanc. Ce livre, à rebours de l’esprit de sérieux, ne s’adresse pas aux tièdes, les textes qui s’y trouvent ne craignent pas (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Politique

Donald Trump ou le stade anal de la politique

Que le chef de la première nation du monde se prenne pour Jésus-Christ et invective le pape qui l’a remis à sa place témoigne d’une inquiétante régression politique. Après le stade oral — celui du verbe creux — de ses prédécesseurs, le président américain, tel un bébé tyrannique assis sur (...)

Guy Mettan
Politique, Philosophie

Les «Lumières sombres» ou le retour de la tentation monarchique aux Etats-Unis

Et si la démocratie libérale n’était qu’une illusion? Derrière cette hypothèse se déploie la pensée des «Lumières sombres», une nébuleuse intellectuelle radicale qui séduit une partie des élites technologiques et politiques américaines, jusqu’à l’entourage de Trump lui-même.

Martin Bernard
Politique

Vainqueur ou vaincu, Viktor Orban continuera à compter

A quelques jours d’échéances électorales décisives en Hongrie et en Bulgarie, l’Union européenne tente, une fois de plus, de peser sur des scrutins à haut risque politique pour elle. Entre tensions avec Budapest, recomposition des forces à Sofia et montée des courants souverainistes, les résultats de ces élections pourraient compliquer (...)

Guy Mettan
Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Philosophie

Aristote n’est pas mort, il s’est complexifié

Il y a vingt-cinq siècles, Aristote observait que certaines formes de sagesse traversent tous les domaines — ces structures du réel que nulle règle fixe ne peut remplacer, qu’il a nommées universaux. Morin a montré que la complexité du monde contemporain exige que cette sagesse se transforme en profondeur pour (...)

Igor Balanovski
PhilosophieAccès libre

Quand nos certitudes vacillent

Il arrive que ce que nous croyions solide commence à se fissurer, en nous comme autour de nous. Ce trouble, souvent inconfortable, traverse aussi nos sociétés et accompagne les périodes où une manière de voir le monde ne suffit plus.

Bon pour la tête
Philosophie, Culture, Société

«Le rire n’a jamais été totalement libre»

Le rire occupe une place paradoxale dans les sociétés humaines. Il est à la fois profondément ancré dans notre nature et régulièrement surveillé et cadré. Voilà la retranscription d’un extrait de l’entretien que Rémy Watremez a accordé à «Antithèse». S’appuyant notamment sur les analyses d’Henri Bergson, abordant les polémiques autour (...)

Rémy Watremez
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
PolitiqueAccès libre

Multipolarité et démocratie: quand le discours se heurte à la réalité

Le discours moral international — science contre complotisme, droit contre force — apparaît de plus en plus déconnecté des pratiques réelles du pouvoir. Il ne tient plus dans un monde devenu multipolaire et se heurte à un système néo capitaliste qui neutralise le débat public. Mais si la multipolarité révèle (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche