Les perdants, les gagnants, les observateurs et les victimes

Publié le 8 avril 2022

Via Unsplash

Après six semaines de guerre, l’exercice est périlleux. Mais il est nécessaire de se faire une image d’ensemble, froidement, sans parti pris. Tentative. D’autant plus difficile que nous sommes submergés d’informations et d’images de toutes provenances, manipulées ou pas, utilisées par chaque camp comme une arme sur le terrain des opinions et des pouvoirs. Jamais un tel conflit n’a été ainsi montré, du haut des satellites et au ras du sol, par les portables et les caméras des envoyés spéciaux. Ce qui ne veut pas dire que l’on en sait plus sur ce qui se passe dans la tête des dirigeants à la manœuvre.

Les victimes? L’Ukraine fracassée. Des villes en ruines, autour de Kiev, dans le Donbass et au sud, côté mers. Outre les soldats tués dans les deux camps, l’ONU comptabilise 2’900 morts chez les civils du 24 février au 28 mars, sans doute bien davantage avec les découvertes des derniers jours et les opérations qui se poursuivent. Plus de 10 millions de personnes contraintes de quitter leur logis, dans le pays, vers la Pologne et les pays voisins, y compris la Russie, et ce n’est pas fini. Aucune explication historique – même si celles-ci doivent être connues – ne peut atténuer la faute criminelle de Vladimir Poutine qui a voulu cette guerre, ignorant les réticences dans son entourage et refusant de voir les réalités d’aujourd’hui en face.

Cela dit, sa diabolisation peut aveugler. Il n’a sans doute pas ordonné de flinguer des civils au hasard. Plus probable: les jeunes soldats qui ont occupé Boutcha pendant un mois, désarçonnés depuis le début, paniqués au moment du retrait, assoiffés de vengeance à la pensée de leurs copains morts, ont «pété les plombs», sont entrés dans les maisons et ont tué des innocents au hasard. Les commandants locaux ont laissé faire. Et il se pourrait aussi qu’ensuite, les miliciens ukrainiens envoyés pour «nettoyer» les territoires repris des «collabos» en aient rajouté et exposé les cadavres pour créer le choc mondial qui s’en est suivi. Un simple rappel: dans la guerre, il y a certes des responsables, mais il n’y a pas que des méchants et de gentils héros irréprochables. Pour l’Ukraine ainsi martyrisée, s’ajoute le drame de l’émigration massive. Certes beaucoup de réfugiés retourneront chez eux. Mais beaucoup tenteront de rester à l’ouest de l’Europe, craignant de se retrouver dans un pays dévasté qui déjà avant la guerre réservait un sort misérable aux pauvres. Cette nation, même soudain unie pour sa survie, se retrouve saignée dans tous les sens du terme.

Les perdants? La Russie d’abord. Quelle que soit l’issue de la guerre. Au plan politico-psychologique, elle a déjà perdu. Alors qu’elle prétendait «libérer» l’Ukraine, elle n’a pas trouvé une seule figure ukrainienne pro-russe forte pour la «remercier» devant les télés et sur les réseaux sociaux. Pas le moindre Pétain à l’horizon! Même pas, comme à Prague, un Husak devenu laquet de Moscou en 1969! Pas même un petit chef des républiques séparatistes. On a beau chercher sur Russia Today, personne.

Au plan militaire, l’addition des pertes en hommes et en matériel est déjà lourde. Les réserves sont encore nombreuses, mais le déroulement des opérations a de quoi inquiéter les généraux russes. Les drones turcs dont dispose leur ennemi sont manifestement d’une efficacité redoutable. D’autres systèmes de défense arrivent en masse de l’Ouest. Des lacunes inattendues surviennent dans les systèmes de communication et de commandements. Les hackers occidentaux paraissent plus futés que leurs collègues d’en face, pourtant si redoutés jusque chez nous. La Russie dispose de missiles hyper-soniques ultramodernes, capables de frapper les Etats-Unis, d’un nombre considérable de bombes nucléaires, mais les utiliser serait suicidaire. Sur le terrain, dans des opérations classiques, sa supériorité présumée ne se vérifie guère. C’est le moins que l’on puisse dire.

Les troupes russes devraient néanmoins parvenir à contrôler le Donbass et une grande partie des rivages du sud. Poutine a besoin de cette victoire partielle pour célébrer, le 9 mai prochain, la victoire de 1945… et à se maintenir au pouvoir. Mais à quel prix? Avec quelles suites? Perdante enfin, la Russie l’est aussi chez elle, avec le départ – via la Turquie et la Finlande – de dizaines de milliers d’hommes et de femmes à la tête bien faite, formés, qui estiment leurs perspectives d’avenir meilleures à l’Ouest. Là, c’est l’intelligence qui saigne. Bon débarras, se dit peut-être Poutine, ce sont autant d’opposants potentiels en moins. Dans un, deux, cinq ans, ses successeurs lui demanderont des comptes.

La Russie perdante, oui, mais pas sur toute la ligne et pas où on le pense. Les sanctions, comme on l’a vu à Cuba (depuis 60 ans!), en Iran, en Syrie, ne suffisent pas à renverser les régimes visés. D’autant plus que la Russie ne manque pas de réserves énergétiques et alimentaires et commerce sans entraves avec une grande partie du monde. Les mesures occidentales provoquent des désagréments et des pénuries mais n’atteindront pas au cœur une nation dont l’histoire a prouvé combien elle sait tenir le coup dans les pires épreuves. Si un changement de leader et de cap survient demain au Kremlin, c’est dans ses coulisses qu’il s’opérera.

L’autre perdante, même si elle ne se l’avoue pas, c’est l’Union européenne. Son économie souffre à bien des égards et souffrira encore. Les consommateurs le savent trop bien au vu de leurs factures d’énergie. Et attendons l’embargo sur le gaz, voulu par Le Parlement européen (513 voix contre 19), bloqué pour le moment par l’Allemagne et l’Italie. S’il est décidé, cela refroidira bien des solidarités. En Suisse aussi. 

Mais le dommage va bien au-delà si l’on songe à l’avenir. Se priver du marché russe, des possibilités d’investissements, d’échanges de toutes sortes avec cet immense territoire, c’est une mutilation du Vieux-Continent qui s’opère. Economique et culturelle. L’UE célèbre, à la faveur de la crise, son unité renforcée. De façade! A preuve le coup de gueule de Macron qui trouve «scandaleuses» les déclarations du premier ministre polonais lui reprochant de garder le contact avec Poutine et d’espérer la paix à travers les négociations. Celles-ci ont paru, il y a peu, à bout touchant. Elles sont maintenant interrompues. Ce que déplore la Russie, pas l’Ukraine. Zelensky n’en fait plus état mais ne cesse d’en appeler à un plus fort engagement militaire de ses alliés. C’est une défaite politique des Européens qui ont misé et misent encore sur une issue négociée rapide du conflit. Ce sont eux déjà qui ont permis les accords de Minsk, dès 2015, avec toutes les parties au différend, malheureusement foulés aux pieds par les Ukrainiens et les séparatistes du Donbass. Les Américains n’y eurent aucune part. Or ce sont eux aujourd’hui qui, face à la Russie, mènent de fait le bal belliqueux, forts de leur grande influence à Kiev. 

Les Etats-Unis sont les grands gagnants de la guerre. Et n’ont aucun intérêt à ce qu’elle prenne fin trop tôt. Ils ont renforcé l’OTAN dont, quoi qu’on dise, ils tirent toutes les ficelles. Ils ont mis fin pour longtemps au rêve d’une Europe renforcée par l’entente avec la Russie, vision certes malmenée par les Européens eux-mêmes puis par Poutine qui a voulu y croire au début et s’en est détourné ensuite avec la vigueur que l’on sait.

L’aubaine, pour les Américains, saute aux yeux. Les commandes d’armes et d’avions affluent par centaines de milliards. Juste au moment où ce lobby s’inquiétait de voir terminée la guerre en Afghanistan. Et voilà qu’en plus s’ouvre le formidable marché du gaz naturel liquéfié vendu en Europe pour remplacer une partie les livraisons russes. Avec en prime la lourde technologie des bateaux et des ports méthaniers, américaine elle aussi. Il est affligeant de constater que les Européens, dans l’émotion frénétique suscitée par les horreurs de la guerre, ne reconnaissent pas haut et fort que leurs intérêts, à court et long terme, ne sont pas les mêmes que ceux des Etats-Unis.

Le président Biden, dont le fils aimait déjà tant l’Ukraine où une société trouble lui versait autrefois un coquet revenu de complaisance, a toutes les raisons de se réjouir. Il fait oublier ses difficultés intérieures en se posant en champion du «monde libre». Oublier aussi la déroute afghane. Oublier que la guerre en Irak, déclenchée par de grossiers mensonges, a fait entre 2003 et 2011 environ 200’000 morts (un ordre de grandeur) chez les civils. Il est vrai que Carla del Ponte autoproclamée prêtresse de l’ordre moral mondial, n’a jamais accusé George W. Bush de crimes contre l’humanité.

Le succès actuel de la politique américaine semble se confirmer. La guerre durera encore, au détriment des malheureux Ukrainiens et des Européens. Mais l’avenir à plus long terme n’est pas sans nuages pour les Etats-Unis. De vastes pans de la planète n’entrent pas dans leur jeu. Même l’Inde qu’ils courtisaient se tourne plutôt vers Moscou. Les Occidentaux feraient bien d’analyser ce qui se passe chez les observateurs du conflit. A commencer par la Chine bien sûr qui, même empêtrée dans l’impasse de son choix du Zéro Covid, tire son épingle du jeu et se moque d’éventuelles sanctions pour son soutien mesuré à la Russie. En Afrique, on ricane: «Vous ne vous êtes guère souciés des victimes des conflits de chez nous auxquels vous prenez part, alors vos drames européens nous intéressent peu…» Même petite musique en Amérique latine où l’on se souvient du soutien nord-américain aux pires dictatures qui ont, elles aussi, fait des milliers et des milliers de victimes. Quant au Mexique, son président tient à pouvoir serrer la main de Poutine, de Xi, de Biden, de tous. Mais un partie de son Parlement a créé, dix jours après l’offensive russe en Ukraine, un «groupe d’amitié Mexique-Russie»! Les opinions restent certes très divisées dans le sous-continent mais on ne peut pas dire qu’il apporte un soutien résolu au grand voisin du Nord.

Voilà que l’on parle à nouveau de l’alliance, apparue au tournant du siècle, dite des BRICS pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud. Ses contours restent flous, ses divergences internes nombreuses, mais cet ensemble de pays opposés ou réservés face au tandem USA-UE pèse lourd: 41% de la population mondiale. Sans compter les Africains et les Latino-Américains qui ne font pas formellement partie du groupe mais penchent plus ou moins de ce côté.

Sans parler du monde arabe, réconcilié avec Israël, des monarchies du Golfe qui soudain battent froid les Etats-Unis. Certains de ces pays se sont abstenus de condamner la Russie à l’ONU, d’autres l’ont fait tout en gardant les meilleures relations avec elle et ne figurent pas sur la liste des «pays hostiles» dressée par le Kremlin. Précisons qu’à travers le monde tous ces observateurs de la situation n’appliquent pas les sanctions réclamées à hauts cris aux Etats-Unis et en Europe.

En n’étant pas parvenu à trouver un chemin d’entente avec la Russie ces dernières années, car la faute n’incombe pas totalement à celle-ci, l’Occident s’est affaibli. Il a creusé bien d’autres fissures anciennes. Son idéal démocratique qu’il a d’ailleurs lui-même tant de fois bafoué se trouve plus menacé que jamais à l’échelle du monde et en son propre sein. Sombres perspectives.

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