La Russie a perdu la guerre des mots et des images

Publié le 4 mars 2022

Le président Volodymyr Zelensky au quatrième jour de l’invasion russe. – © Instagram/Volodymyr Zelensky

Au-delà des indignations, des affirmations péremptoires et des invectives, nous tentons d’analyser les bouleversements que provoque l’agression commise par la Russie. Si nombreux, si profonds. On en apprend déjà beaucoup sur les formes que prend la guerre. Celle de l’information comme celle des armes. Pourquoi l’armée de Poutine essuie des revers malgré sa surpuissance? Comment se fait-il que l’Ukraine, si diverse dans ses cultures et ses sensibilités politiques, se trouve, pour la plus grande part, si unie dans la défense acharnée de sa souveraineté? Tentative de réponses.

Nos sociétés, en Ukraine et en Russie aussi, ne fonctionnent plus comme hier. Les jeunes générations en particulier ne s’abreuvent plus comme autrefois aux médias officiels. Elles ont leurs propres espaces à travers les réseaux sociaux, le foisonnement des sources digitales. Pour le meilleur et pour le pire sans doute. Mais cela change tout. Le «récit national» des uns et des autres peine à trouver prise. 

Les jeunes Ukrainiens passaient plus de temps le nez sur leur portable que dans les livres d’histoire. Ils vivaient dans la nébuleuse occidentale de Netflix, Instagram, Tiktok, Facebook et ils étudiaient, ils travaillaient dans l’espoir d’un avenir meilleur. Lorsque les bombes sont tombées sur le pays, même les moins intéressés par la politique, quel que soit leur langue, leur ancrage familial, ils réagirent, comme leurs parents, en se dressant de toutes leurs forces contre l’envahisseur. Autrefois il suffisait de détruire les antennes de radio pour plonger les populations occupées dans le silence. Aujourd’hui le maillage prodigieux d’internet est autrement plus difficile à escamoter. Les amis, les familles se donnent du courage par messages. Tous se sentent moins seuls dans la terrible adversité. Le moral des combattants monte dès lors au plus haut. Les centaines de milliers de femmes et d’enfants qui fuient vers les pays voisins restent en contact avec les leurs et espèrent les retrouver. 

En Russie aussi, les jeunes gens vivent le portable à la main. Absorbés par leurs réseaux. Nullement contraints de téter aux mamelles exclusives de la propagande officielle comme au temps de Staline. Eux aussi étudient et travaillent en vue d’une modernité plus prometteuse que le présent. Eux aussi choisissent leurs divertissements et leurs informations, plus diverses qu’il n’y paraît, auxquelles le pouvoir s’en prend tardivement, avec une efficacité relative. A preuve la multiplication des pétitions et autres prises de position hostiles à la guerre en dépit de la répression croissante. Les jeunes soldats n’étaient guère préparés mentalement à passer de l’exercice militaire à un véritable engagement sur le terrain. Or quel que soit l’armement, vient le moment, dans une guerre d’invasion, où le facteur humain joue un rôle. Cela pourrait expliquer en partie le retard de l’armée russe à envoyer ses hommes crapahuter de rue en rue, de maison en maison. Les vidéos qui circulent sont souvent manipulées, c’est vrai, mais certaines paraissent authentiques et beaucoup attestent d’un désarroi chez les jeunes soldats, parfois interpellés dans leur langue par des passants ukrainiens. 

A cela s’ajoute que dans le tohu-bohu des images et des mots, la Russie paraît peu préparée au plan technologique. On la croyait dotée de virtuoses cybernétiques, de l’infiltration digitale. Où sont-ils passés? Les Ukrainiens paraissent beaucoup mieux jongler avec ces outils. 

Ce n’est pas nouveau, la guerre a toujours eu une dimension psychologique. En l’occurrence elle tourne à la faveur de l’Ukraine. Tout concourt à son unité face à l’ennemi. Même dans les minorités, russophones, polonaises, hongroises ou grecques qui ont subi des vexations, celles-ci passent en arrière-plan devant la violence destructrice et meurtrière. 

Frappante aussi, l’efficacité de la communication du gouvernement assiégé. Le président, rompu à l’exercice, impressionne à l’intérieur comme à l’étranger. Ses discours sont clairs et forts. A l’inverse, Poutine et les siens s’expriment peu. La rengaine sur la «dénazification» et le «génocide» des russophones ne porte nulle part. Dans la logique même, les mots sont mal choisis. Et le propos mobilisateur se fait attendre. Quel jeune Russe, dans l’état d’esprit de la population d’aujourd’hui, aurait envie d’exposer sa vie à l’écoute de ce dirigeant crispé?

Poutine se targue de n’avoir pas de portable. Faute d’avoir jamais jeté un œil sur l’espace digital familier à ses concitoyens, il perd pied avec la réalité. Pas sûr que son entourage ne l’y rende attentif. On peut parier que certains de ses conseillers, plus près de leurs enfants et petits-enfants, s’inquiètent du décalage. Quelle que soit l’issue de la guerre, désastreuse dans tous les cas, la Russie, elle aussi, demain, en plus des effets des sanctions, se trouvera profondément secouée. 

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Rendre inhabitable: les nouvelles logiques de la guerre au Moyen-Orient

L’incendie déclenché par un drone près de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis, ainsi que les tensions autour des sites de Bouchehr, en Iran, et de Dimona, en Israël, ont brutalement ravivé le spectre d’un écocide régional et d’une catastrophe systémique. Au Moyen-Orient, les infrastructures vitales (énergie, (...)

Hicheme Lehmici
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
Economie, PolitiqueAccès libre

La valse opaque des milliards européens

L’Union européenne a construit un système de solidarité entre les régions et les Etats qui a fait ses preuves. Mais son opération de soutien lors de la crise Covid a débouché sur un cafouillage total. C’est la Cour des comptes européenne qui le dit. Et gare aux cadeaux pour l’Ukraine.

Jacques Pilet
Politique

Vivre sous les décombres du possible en Iran

Ils parlent depuis l’intérieur d’un pays que l’on ne voit plus qu’en flammes. Ces Iraniens ont accepté de témoigner via des canaux sécurisés, au péril de leur vie. Ils ne plaident ni pour le régime des mollahs, ni pour ceux qui le bombardent. Ils racontent un Iran sous les bombes (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Moyen-Orient: la guerre des nuages et le spectre des armes climatiques

Après plusieurs années de sécheresse, le retour inattendu des pluies et de la neige dans plusieurs régions iraniennes alimente d’étranges interrogations. Dans un contexte de guerre avec Israël et les Etats-Unis, certains responsables et médias iraniens évoquent l’hypothèse d’une «guerre climatique» et accusent des puissances étrangères d’avoir manipulé les conditions (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Politique

Le Liban entre ruines et rêves

Des gravats de la Dahiyé aux salons feutrés de Washington, le Liban se cherche un avenir. Portrait d’un pays épuisé, tiraillé entre guerre et paix, résistance et normalisation, avec un Etat absent et une milice qui refuse de mourir. Un nouveau Liban peut-il naître de ces cendres?

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Trump, l’Iran et la faillite morale d’une superpuissance

Bluffer, mentir, menacer, se renier. Dans le registre de la parole sans foi ni loi, Donald Trump s’est imposé comme un cas d’école. La Fontaine l’avait écrit: à force de crier au loup, le berger finit seul. Trump, lui, crie aux mollahs depuis la Maison-Blanche. Et le monde ne sait (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Iran: l’Etat fantôme et ses trois gardiens

Dans la brume de la trêve et des négociations d’Islamabad, le régime des mollahs révèle une métamorphose silencieuse. Sans guide visible, sans économie viable, face à un peuple épuisé mais étrangement soudé, la République islamique entre dans une phase inédite de son histoire.

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Cessez-le-feu Iran-Etats-Unis: une mise en scène pour masquer une victoire iranienne?

Présenté comme une victoire diplomatique de Washington, ce cessez-le-feu pourrait en réalité traduire un recul stratégique américain. En filigrane, l’accord révèle l’influence croissante de nouveaux équilibres géopolitiques, notamment sous l’impulsion de la Chine.

Hicheme Lehmici
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet