L’insondable culot du patron des CFF

Publié le 12 mai 2023

© WillYs Fotowerkstatt – CC BY-SA 4.0

Sur tout l’arc jurassien, de Genève à Bâle, s’élèvent protestations et colères devant l’horaire prévu par les CFF pour 2024. Temps de parcours allongés, changements de trains. Cela ne fait ni chaud ni froid au patron du rail, Vincent Ducrot. Il affiche une mine satisfaite au Téléjournal, heureux de la solution trouvée, «la moins mauvaise possible».

L’incroyable retard du chantier de la gare de Lausanne, la hausse des tarifs – ils sont déjà trois ou quatre fois plus élevés au kilomètre parcouru que dans les pays voisins – ne le préoccupent pas davantage. Et pas un mot sur les causes de cette régression. Depuis des décennies l’entretien du réseau est négligé, la priorité ayant été longtemps donnée au résultat financier, ainsi qu’aux tronçons les plus fréquentés. Mais économiser en n’entretenant plus l’outil, négliger la vue d’ensemble, dans toute entreprise cela se paie un jour. Ainsi, par exemple, selon un expert, sur la ligne surchargée Lausanne-Genève, la moitié des rails doivent être changés. D’où de durables perturbations.

Ces travaux coûtent fort cher. Dès lors les projets ambitieux sont repoussés. Depuis l’élaboration du programme «Rail 2000», les experts s’accordent sur l’impérieuse nécessité d’améliorer aussi la liaison Lausanne-Fribourg-Berne. En redessinant son tracé qui date de 150 ans. En 2007, le conseiller aux Etats Olivier Français – l’artisan du métro M2 – élaborait un plan à plusieurs options, applaudi par les Vaudois, les Fribourgeois et les Bernois. Le dossier n’a pas avancé d’un pouce. Pourquoi? Pour plusieurs raisons. D’abord les élus fédéraux romands, à de rares exceptions, s’intéressent peu au sujet et ne montent pas au filet. A gauche, chez les Verts, souvent à droite aussi, on parle beaucoup d’écologie mais en fait on se moque du retard pris par l’infrastructure ferroviaire. Alors que celle-ci, c’est l’évidence, est déterminante si l’on veut limiter la croissance du trafic routier. Pour les personnes mais aussi pour les marchandises. En attendant, il y aura toujours plus de camions sur la route.

Il faut noter que les Romands ne sont pas les seuls à se plaindre avec quelque raison. La Suisse orientale a aussi été marginalisée. Le trajet Winterthur-St.Gall a grand besoin d’être modernisé. Que s’est-il passé? C’est simple: tout l’effort a été concentré sur le trajet Berne-Zurich, redessiné, hautement performant. Succès dû à l’insistance, au poids politique des cantons concernés. Ils ont su imposer leurs priorités aux stratèges des CFF et leurs bureaux d’études, tous alémaniques, soit dit au passage.

Et voilà que Vincent Ducrot, après avoir expliqué aux Romands que «quelques minutes de plus, c’est pas si grave», fait une révélation dans les médias alémaniques. Un projet lui tient à cœur qu’il chiffre à sept milliards: améliorer encore la ligne Berne-Zurich, la plus performante de tout le réseau. Entre la ville fédérale et Olten, les trains peuvent rouler jusqu’à 200 km/h mais ensuite doivent ralentir. A une vitesse cependant encore deux fois supérieure à celle des malheureux convois qui serpentent entre Lausanne et Fribourg. Il est même prévu un tunnel de 30 kilomètres entre Rupperswil (AG) et Altstettent (ZH), réservé au trafic des voyageurs et permettant des pointes jusqu’à 250 km/h. Ducrot martèle: «Nous devons rouler plus vite à travers la Suisse». Le double langage ne lui fait pas peur. Le Conseiller fédéral Rösti le freine cependant dans ses élans, préférant quant à lui améliorer le réseau autoroutier engorgé autour de Zurich. Ce sera aux Chambres de trancher.

Les Romands se réveilleront-ils? Sauront-ils trouver une alliance avec leurs collègues de Suisse orientale pour imposer des priorités plus urgentes et raisonnables? Il faudrait pour cela qu’ils se plongent sérieusement dans le dossier. Les pieds sur terre. Mais il est tellement plus facile de rabâcher les rengaines générales sur le climat. Le nez en l’air.

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