L’Afrique «ambiguë» face à Poutine et à l’Ukraine?

Publié le 11 mars 2022

Inauguration en novembre 2021 de la statue hommage aux mercenaires russes à Bangui (Centrafrique), couverte par RT France. – Capture d’écran Youtube/RT France

Le 4 mars dernier, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Bangui, capitale de la Centrafrique, pour soutenir l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Tout un symbole: la manifestation s’est déroulée au pied d’une statue représentant des combattants russes qui protègent une femme et ses enfants, inaugurée en 2021, en signe de reconnaissance à la Russie, pour avoir aidé le pouvoir en place à reprendre le contrôle du pays, livré à des milices.

Il est loin le temps où un certain Jean-Bedel Bokassa, empereur de Centrafrique, donnait du «mon cousin» au président français Valéry Giscard d’Estaing. Aujourd’hui, le cousin, voire le «parrain», ce serait plutôt Vladimir Poutine, dont les mercenaires de la société Wagner, qui dépend du Kremlin, sont omniprésents. Au fil des mois, ils se sont surtout fait connaître par leurs nombreuses exactions sur les populations civiles et leur intérêt marqué pour les mines de diamant du pays.

Il n’est donc guère étonnant si, lors du vote sur la résolution de l’ONU du 2 mars dernier exigeant que «la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine», la Centrafrique ait préféré s’abstenir. Mais ce n’est pas le seul pays africain à avoir refusé de prendre position: 16 se sont abstenus, 8 ont préféré être absents au moment du vote.

Pratiquement la moitié des pays du continent souhaite éviter de se retrouver sur la liste des pays dits «hostiles» que vient de dresser le Kremlin. Et préfère adopter une attitude de non-ingérence, de neutralité, quitte à ce que leur position soit qualifiée d’«ambiguë» par le camp occidental. L’ex-secrétaire général d’Amnesty International Pierre Sané s’est réjoui de la position du Sénégal et a félicité son président Macky Sall pour avoir opté pour l’absention au moment du vote. «La seule position viable pour les pays africains, c’est la neutralité», estime-t-il dans une vidéo postée le 8 mars sur sa page Facebook, tout en faisant part de sa colère, «mais, dit-il, une colère qui dure depuis plus de 20 ans face à toutes ces agressions et à toutes ces invasions». Et de citer la Serbie, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen, le Mali, et maintenant l’Ukraine. 

L’attitude des pays africains, divisés et souvent peu enclins à condamner ouvertement Vladimir Poutine pour la guerre qu’il mène en Ukraine, s’explique par l’influence grandissante de la Russie sur le continent. Une présence qui avait marqué un temps d’arrêt après la chute de l’URSS, mais à laquelle Vladimir Poutine a donné un nouvel élan au début des années 2000. Comme la Chine, la Russie a besoin des matières premières du continent, et cible les pays les plus intéressants dans ce secteur. Le leader russe du diamant Alrosa, une entreprise étroitement liée au Kremlin, est ainsi très présent en Angola et au Zimbabwe. Tandis que la bauxite guinéenne a attiré la société Rusal, premier producteur mondial d’aluminium; et l’uranium namibien Rosatom, la Société nationale pour l’énergie atomique, fondée par Vladimir Poutine. Quant à la présence des mercenaires russes Wagner au Mali, elle se traduit aussi par leur mainmise sur des mines d’or. La Namibie, la Guinée, l’Angola et le Mali ont préféré s’abstenir lors du vote de la résolution de l’ONU sur l’Ukraine. 

La Russie est par ailleurs aujourd’hui le plus grand fournisseur d’armes du continent. Des contrats sont passés avec des régimes peu fréquentables, qui apprécient que la Russie, comme la Chine, ne pose guère de conditions ayant trait, de près ou de loin, au respect des droits de l’homme et à une «bonne gouvernance». C’est ainsi qu’après la résiliation, par les Etats-Unis, d’un contrat d’armement avec le Nigeria en raison d’exactions avérées commises par les forces armées nigérianes dans leur lutte contre Boko Haram, la Russie a raflé la mise.

Combien de chefs d’Etat africains seront-ils présents lors du deuxième sommet Russie-Afrique qui doit se tenir, en principe, cet automne à Saint-Pétersbourg? Lors du premier du genre qui s’était tenu à Sotchi en 2019, ils étaient pratiquement tous au rendez-vous. Buvant avec délice les paroles d’un Vladimir Poutine en majesté, président à vie comme nombre d’entre eux, tenant la dragée haute à l’arrogant Occident. Un maître du Kremlin prompt à rappeler l’appui de l’ex-URSS dans les mouvements de libération en Afrique australe et aux côtés de Nelson Mandela pour lutter contre l’apartheid; ou encore se posant résolument en barrage aux visées néocoloniales occidentales.

Un message reçu 5 sur 5, si l’on en croit les réseaux sociaux, où s’affrontent pro et anti-Poutine. L’écrivain-philosophe ivoirien Tiburce Koffi, qui clame sur sa page Facebook son amour pour un pays, la Russie, «qui n’a participé ni à la traite négrière ni à la colonisation» a choisi son camp. Il estime que «face à un Occident hyper hégémonique», Poutine et la Russie œuvrent «au rétablissement de l’équilibre du monde». 

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