Invitation à ne pas chercher à comprendre Yves Velan

Publié le 24 novembre 2023

Yves Velan. – © Yucki Goeldlin

Les Editions d’en bas publient trois textes de l’auteur né en 1925 et mort en 2017. Bien que partiellement oublié, intellectuel de gauche, Yves Velan est un des auteurs suisses romands majeurs. Loin de se barricader dans une posture – celle du gars qui aurait moralement raison – il explore, prend des risques et en fait prendre aux lecteurs. C’est en se perdant dans son œuvre qu’on s’y sentira le mieux.

C’est un pavé, comme on dit. Six cent vingt-quatre pages de texte composé en Garamond corps 11,5. Pas de photo sur la couverture mais la reproduction d’un tapuscrit annoté par l’auteur. Voilà un livre qu’on aborde sans imaginer une seconde qu’il va nous distraire, nous aider à passer le temps.

Depuis six ans, les livres d’Yves Velan (1925-2017) sont les uns après les autres réédités. Soft Goulag, aux Editions Zoé en 2017, Contre-pouvoir, aux Editions d’en bas en 2021, et aujourd’hui, toujours chez en bas, Je, La statue de Condillac retouchée et Onir. Je est le premier livre de l’auteur, publié en 1959, tandis que La statue de Condillac retouchée date de 1973 et Onir de 1974. Yves Velan est sans conteste un des écrivains majeurs de la Suisse romande, même si, en grande partie de son fait, il reste très méconnu. Des spécialistes ont parlé de l’aspect littéraire de son œuvre, souvent avec pertinence, nous ne reviendrons pas là-dessus.

Membre du POP

Par contre, gardons en tête l’engagement politique d’Yves Velan, sa dialectique. En écrivain, c’est-à-dire en arpenteur, en chercheur, en fouilleur, il révèle dans ses livres ce curieux ménage qu’ont formé en Suisse romande dans les années 50-60-70 le protestantisme et le communisme. Yves Velan a été membre du Parti ouvrier populaire (POP) de 1947 à 1958 et, de ce fait, interdit d’enseignement dans le canton de Vaud avant de rejoindre la Chaux-de-Fonds où il a enseigné la littérature jusqu’à sa retraite en 1991. C’était un intellectuel de gauche, cofondateur du groupe d’Olten qui a réuni des écrivains, de gauche eux aussi, de 1970 à 2002.

Ses livres peuvent – aussi – être lus comme une critique tout à la fois du capitalisme et des tentatives marxistes de s’y opposer, tout ça dans l’épais brouillard de la morale calviniste qui a embrumé – qui embrume encore? – de nombreux intellectuel et artistes issus des cantons romands protestants.    

Se débarrasser de la bonne conscience?

«Tu as trahi le secret si bien gardé […]. Tu es ce traître qu’est l’écrivain, celui qui révèle ce que la société conspire à refouler», lui écrit un correspondant vaudois lorsque paraît Je. Ce premier roman raconte l’histoire de Jean-Luc Friedrich, pasteur à Nyon. Le lecteur – la lectrice aussi – est invité dans la tête de Friedrich, dans sa pensée, pour y suivre les méandres de la culpabilité qui oppresse le malheureux ministre du culte protestant. Un ministre attiré tout à la fois par l’idéal communiste et par le corps des hommes. Sans doute pense-t-il le communisme proche du christianisme – «Bien des premiers seront les derniers et bien des derniers seront les premiers.» (Marc 10:31) – et sans doute le corps des hommes, surtout des militants, réveille-t-il chez lui un élan vital profondément refoulé. On pourrait croire le pasteur Friedrich submergé par la confusion, il n’en est rien. Il est certes embourbé, tourmenté, blessé, effrayé, mais les contradictions qui l’agitent l’aident à parfois penser contre lui – ce qui est indispensable pour qui veut penser – même si la vanité protestante le fait s’appesantir sur ses états d’âme et s’auto-humilier avec délectation. C’est en se perdant qu’il se trouve, bien sûr: «Je suis sur la grand-place de Sodome. Mais ce que je vois ce n’est pas le feu du Ciel. Ce pays aura un châtiment qui lui ressemble. Elle, Sodome, l’attendait dans les plaisirs désespérés et tremblants, la connaissance. Notre mort sera pire: souriante, quotidienne, si bien que nul salut ne sera possible. Peut-être est-ce déjà fait?»

Dans la postface de Je, Roland Barthes expose: «Voilà, je pense, quel est l’enjeu du livre, voilà qui justifie sa technique, ses détours, la manière profondément déroutante dont il fait surgir d’une névrose un sens politique, dont il parle du prolétariat dans ce langage mi-métaphysique, mi-érotique qui a tout pour irriter à la fois les marxistes, les croyants et les réalistes: il retire à son héros le bénéfice de toute bonne conscience.» Il n’y a pas grand-chose à ajouter. Je est un roman où s’affrontent la raison et la sensualité, la morale et le désir, les sentiments et les sensations. Finalement le pasteur semble s’y retrouver, tant pis pour lui.

«Prêter son corps à un flux de parole»

«J’avertis qu’il faut renoncer à comprendre immédiatement. Les choses entre elles s’éclaireront au fil des lectures. Il s’agit d’abord de prêter son corps à un flux de parole, de ressentir sensuellement.» L’avertissement de Jérôme Tonetti, dans la préface de La statue de Condillac retouchée, est pertinent.

En 1754, Etienne Bonnot de Condillac imagine l’éveil d’une statue aux sensations et aux perceptions, ce qui lui permet de théoriser que c’est ainsi que nous viennent nos connaissances. «Agissant comme Condillac avec sa statue, Velan fait le pari esthétique d’inventer le langage d’une première présence au monde. […] Son projet, Velan l’a détaillé dans plusieurs conférences, données à l’occasion de la sortie du roman, s’attachant à expliquer non le livre comme produit fini, mais le cheminement pour y aboutir, la genèse du texte», prévient, toujours dans sa préface, Jérôme Tonetti.

C’est dit, ce livre, il faut le ressentir avant de le comprendre et, ajoutons qu’en le ressentant, on peut aller jusqu’à faire l’économie de le comprendre. Avec La Statue de Condillac retouchée, Yves Velan déterritorialise, au sens deleuzien du terme, le pasteur Friedrich de Je et tente de se déterritorialiser lui-même en tant qu’intellectuel de gauche. Il propose au lecteur de se mettre exactement à la place de la statue, «de ne point juger des choses par leur vérité mais par la dépendance de leur rapport.» Nous voilà loin du popisme et du calvinisme vaudois, loin de la culpabilité névrotique, de l’assurance d’appartenir au bien en luttant contre le mal. Mais plus près de ressentir le monde. «D’après Velan, le marxisme expurgé par les partis communistes traditionnels de ses idées les plus intéressantes, notamment l’économique comme inconscient social, le fétichisme de la marchandise ou le concept d’aliénation, ne fonctionnait plus comme une psychanalyse sociale utile pour comprendre l’époque», explique encore Jérôme Tonetti.   

Métaphysique marxiste

La statue de Condillac retouchée est une œuvre tout à la fois littéraire et politique. «La rupture aussi est engendrée et naturelle, écrit l’auteur. Il faut que les conditions soient produites pour qu’elle ait lieu. Cependant la rupture n’advient que si elle se dit. Le manque de parole nous perpétue dans le désordre aménagé: il n’existe de socialisme que subjectif. La Révolution est nécessaire, cela signifie: le processus la rend fatale mais nous devons la vouloir.» Ce livre est une expérience, une tentative qui a peut-être mené son auteur dans les bras d’une métaphysique marxiste. A chacune et à chacun d’en faire l’expérience somatique en se confrontant à ce texte ardu.

Dans Onir, le court texte qui clôt le volume des Editions d’en bas, Yves Velan écrit: «le kkapitalisme n’a pas de projet. Oui. Mais c’est Capital. Oui. […] Comment une entreprise humaine n’a-t-elle pas de projet? […] le kkapitalisme est une NATURE et le Savoir est vérifié puisqu’il est la pensée des choses qui vont leur chemin Fatales».

«Je voudrais, parmi d’autres petites choses, insinuer du désordre dans l’ordre rampant de la conformité», dira aussi, ailleurs, Yves Velan. Si ce désordre ne vous effraie pas, plongez sans précaution dans ses textes. Surtout si vous ne savez pas nager.


«Je», «La statue de Condillac retouchée», «Onir», Yves Velan, Editions d’en bas, 624 pages      

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

Le journaliste alémanique Rafael Lutz a publié, le 19 août 2026, un livre qui fait couler beaucoup d’encre: «Das NATO-Netzwerk in der Schweiz». A l’aide de documents obtenus en vertu de la loi sur la transparence, il décrit un réseau de fonctionnaires, d’experts et de journalistes qui œuvrent au rapprochement (...)

Martin Bernard
Culture

Triomphe d’un surdoué de 23 ans

Comment ignorer un tel succès? Ce jeune Suisse allemand de Thalwil publie un deuxième roman à 22 ans et quelques mois plus tard, le livre est traduit dans une vingtaine de langues et ne tardera pas à devenir un film.

Jacques Pilet
Politique, Société

«Les Suisses sont de plus en plus fainéants!»

Cette chronique humoristique met en scène les tragi-comiques péripéties des Schinken Pochon, une famille bien suisse. Ses membres réagissent diversement à l’actualité, en fonction de leurs convictions et de leurs névroses — l’un allant rarement sans l’autre. Dans cet épisode, c’est Nadège Pochon, la mère, qui prend la parole.

Patrick Morier-Genoud
Politique

La Suisse ferme la porte aux déserteurs ukrainiens

Cette décision du Conseil fédéral obéit à deux raisons. L’alignement sur une disposition semblable de l’UE. Et le souci de voir toujours plus nombreux les soldats d’Ukraine sortir des rangs et tenter leur chance à l’étranger. Jamais dans l’histoire des guerres modernes une telle proportion de défections n’a été constatée. (...)

Jacques Pilet
Politique

Ceuta, le mirage mortel

En une nuit de juillet 2026, soixante-dix mille jeunes Marocains ont tenté de franchir à la nage, ou en escaladant un grillage, la frontière qui sépare le Maroc de Ceuta, enclave espagnole au Maghreb. Une rumeur virale, un chômage endémique et l’instrumentalisation politique du drame par l’extrême droite européenne racontent, (...)

Sid Ahmed Hammouche
Culture

Le gourdin du prince Marko, ou comment se moquer des mythes

Chic, le nouveau livre d’Ante Tomić va arriver en librairie, traitant les mythes fondateurs comme ils le méritent: irrévérencieusement. De son côté, l’auteur suisse Daniel de Roulet raconte l’histoire de trois garçons de gauche, tandis que la linguiste Julie Neveu plaide pour une langue vivante.

Patrick Morier-Genoud
Politique, Histoire

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Quand la Suisse a laissé filer le financier présumé du génocide au Rwanda

Accusé d’avoir joué un rôle majeur dans le génocide des Tutsi au Rwanda, Félicien Kabuga a séjourné en Suisse en 1994. Par manque de courage, les autorités helvétiques, pourtant alertées à plusieurs reprises, ont choisi de l’expulser plutôt que de tenter de le poursuivre en justice. Une décision politique dont (...)

Anne Emery-Torracinta
Politique

L’alliance militaire Suisse-Israël

Le chef de l’armement, Urs Loher, s’est rendu en Israël, les 13 et 14 juillet dernier, pour resserrer encore les liens entre les entreprises militaires des deux pays. En Europe, il n’y a que l’Allemagne et la Roumanie qui entretiennent avec l’Etat hébreu des collaborations de nature aussi intense. La (...)

Jacques Pilet
Culture

L’homme qui plantait des arbres

Cette bande dessinée, inspirée par une nouvelle de Jean Giono, est tout à fait d’actualité. Elle raconte l’histoire d’un berger solitaire des Alpes de Haute-Provence qui, au début du 20e siècle, comprend que son pays meurt par manque d’arbres. Il décide donc d’en planter par milliers.

Patrick Morier-Genoud
Politique, Sciences & TechnologiesAccès libre

Crépuscule énergétique: l’Europe, laboratoire du monde d’après?

A l’ère de la contraction matérielle, la question de la pérennité du capitalisme ne se pose plus seulement en termes idéologiques: elle se heurte à un ensemble de limites physiques. La raréfaction des ressources bon marché modifie les rapports de force et redessine les cartes. Déstabilisées par l’émergence de ce (...)

Bon pour la tête
Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet