Comment peut-on être Suisse?

Publié le 30 juillet 2020

Un soir d’été à Seelisberg (Uri). – © MC

Je ne connais pas la Suisse. Je connais les rives vaudoises du Léman, Lausanne, Vevey, Montreux, où j’ai passé des étés et des hivers, admiré des couchers de soleil, bu des verres de vin du Lavaux — et, last but not least, fait la connaissance de l’équipe de Bon Pour La Tête. Je lis, regarde et écoute les médias suisses. En lyonnaise d’origine, la Suisse et moi sommes voisines, mais nous ne nous connaissons pas de visu. Alors j’ai décidé d’y remédier. Du Locle à Martigny en passant par le lac des Quatre Cantons et Saint-Gall, j’en ai fait le tour, en voiture, faute d’avoir les jambes pour enfourcher un vélo. Que le lecteur me pardonne mes étonnements naïfs, à commencer par celui qui a guidé mon voyage: comment peut-on être Suisse?

Au passage de la frontière, quelques kilomètres avant Le Locle, les douaniers ignorent carrément la voiture française qui s’avance mais arrêtent deux de leurs compatriotes pour un contrôle. On s’acquitte de 38 francs pour la vignette d’autoroute et on s’extasie sur cet ingénieux système. Les autoroutes suisses sont à peu près la seule chose qui y soit moins chère qu’ailleurs. Même s’il faut en passer par des kilomètres de travaux, de circulation alternée et de ralentissements. Patience…

D’une manière générale, la Suisse m’a toujours inspiré un profond et total respect des règles, des lois et des convenances. Ce qui, à Paris, se négocie, se contourne ou s’ignore royalement (je pense à la malheureuse aventure de Jacques Pilet et de son mégot jeté au sol, geste discutable que tous les Parisiens répètent quotidiennement), en Suisse se respecte. 

A l’abbaye de Saint-Gall. © MC

J’ai longtemps cherché comment qualifier ce qui fait tout ensemble qu’il n’y a pas un détritus au sol, que les infrastructures sont impeccables, que l’on ne klaxonne pas (trop) les touristes égarés sur la route, que les services sont toujours au moins courtois. Une forme de conscience et de souci du bien commun qui, je le crois, pourrait inspirer beaucoup au-delà des frontières. 

Le Musée des Beaux-Arts du Locle ne fait pas exception. Je fais un détour de cent mètres pour jeter un chewing-gum dans une poubelle et non dans le caniveau immaculé. Nous entrons masqués et sommes les seuls à en être affublés, malgré les panneaux institutionnels qui le préconisent. Le jeune homme préposé à l’accueil, barbu et souriant, décode: «Ah, des Français!» 

L’exposition «Variétés», aux cartels compliqués, est intéressante mais déserte, de même que le café et la librairie du musée. Où sont les Suisses? Un ami me confiait que l’on menaçait les enfants turbulents de «finir au Locle» s’ils ne travaillaient pas à l’école. 

Œuvre de Sylvie Fleury au Musée des Beaux-Arts du Locle. © MC

Les Suisses sont à La Chaux-de-Fonds en ce samedi soir. C’est là que j’ai aperçu le plus de diversité culturelle. Des groupes se forment à la terrasse d’un café, jouent de la musique, boivent des bières. Des jeunes filles voilées se donnent rendez-vous au MacDo de la gare. Mais la ville, et je le verrai bientôt, tout le pays, est comme au sortir d’une anesthésie. Sonnée. La réceptionniste de l’hôtel, derrière son plexiglas, indique que nous sommes les seuls clients mais qu’il faut tout de même se désinfecter les mains avant d’utiliser l’ascenseur, et que le service de petit-déjeuner ne fonctionne pas en ce moment. 

Un pays sonné, engourdi, mais à visage découvert. De la réserve de cinquante masques emportés pour dix jours, je n’en ai utilisé qu’un seul sur le territoire suisse, au moment même où la France le rendait obligatoire dans les lieux clos, c’est-à-dire partout. La fameuse distanciation, en revanche, est appliquée. Mais comme disait la blague qui a fait le tour d’internet, «deux mètres de distance, pour les Suisses, c’est bien trop proche!». 

La Chaux-de-Fonds, un samedi soir. © MC

Il est certain, maintenant, que les touristes du monde entier qui se pressent d’ordinaire au bord du Léman, à Interlaken ou au pied du Cervin, ne viendront pas. Les hôteliers et les restaurateurs en souffrent, mais en silence. Je repense au malheureux «oreiller de paresse». Je ne vois rien de tel. On ne laisse rien paraître, on ne commente même pas les dernières nouvelles du front sanitaire, on fait comme si de rien n’était. Les Suisses ne sont pas froids, ils sont flegmatiques. 

Le lendemain, nous franchissons le Röstigraben et nous heurtons à une infernale toponymie. Les «pass», «ober», «unter», «wald», «see», le triple affichage, égarent même le GPS. Je craignais que mon très faible allemand ne me cause des ennuis. Dans la vieille ville de Zürich, un peu plus animée, beaucoup plus chic, on ne s’en vante pas mais on parle français plus volontiers qu’anglais. On parle aussi français à Seelisberg, localité du canton d’Uri qui offre une vue plongeante sur le Vierwaldstättersee. Encore français à Klosters, français au bord du lac de Sils. Et encore français à Bedano, dans le Tessin. Chance du débutant? Plurilinguisme maîtrisé sur le bout des doigts? Mystère qui en impose. 

En impose aussi, en Suisse, la nature. Les sommets enneigés bien sûr, les montagnes écrasantes, les lacs orgueilleux, les vallées vertigineuses, les forêts opulentes, mais plus encore, les étoiles, la lumière du matin et du soir, les oiseaux, les insectes, la faune sauvage. Même en pleine ville le ciel est riche d’étoiles à se rompre le cou. 

Je soutiens en citadine enthousiaste le regard pensif des vaches rhétiques, suis des yeux libellules et papillons, observe des chevreuils en lisière de bois, m’étourdis de chants d’oiseaux. La nature aime la Suisse et celle-ci le lui rend bien. 

Les hommes ont dompté les pentes les plus abruptes, dessiné des serpents rassurants entre les déserts de pierre. Nous empruntons d’abord celui qui mène au col de la Flüela. Le sommet est dans la brume, des plaques de glace fondent lentement dans un lac d’altitude, il plane un silence sauvage. Seuls des camions transportant des troncs d’arbre nous croisent à la descente. 

Col de la Flüela (Grisons). © MC

Puis, sur le trajet du retour, le col du Grimsel, en pleine après-midi, sous un soleil insolent qui rend encore plus laiteuse la surface du Räterichsbodensee. Là, près des sommets des Alpes bernoises, dont le monumental Finsteraarhorn, des dizaines de randonneurs, quelques cyclistes très entraînés, et le ronflement un peu agaçant des moteurs: les voitures de sport font la course avec les motos, négocient à vive allure des virages en épingles au-dessus du barrage. 

Le vélo électrique est follement à la mode. On renoue aussi avec les joies du camping-car.

Les vacances sont suisses, cette année. Et quels regrets peut-on en nourrir? Tous les paysages et tous les climats sous un même ciel.

A Berne, sur les bords de l’Aar où les baigneurs se laissent porter par le courant aux pieds du Bundeshaus, nous croisons notre confrère Serge Enderlin, qui sillonne le pays à vélo pour le bonheur des lecteurs de Heidi.news.

Le virage vers le sud, nous le prenons à Saint-Gall. Après une visite de la bibliothèque de l’abbaye où, là aussi, on s’applique à observer les règles. Pas de photos. D’ailleurs, il faut laisser sacs, vestes, téléphones au vestiaire, chausser des pantoufles et, exceptionnellement, porter un masque, pour pouvoir admirer la salle baroque rococo et les manuscrits millénaires.

La gérante de la boutique Basler Läckerli semble ignorer elle aussi l’absence des touristes. Elle insiste pour nous faire goûter les nouveautés, dont une variation au citron qualifiée, avec un accent qui la fait rire, de «sehr gut!»

De l’autre côté du Rhin, timide, il y a la principauté du Liechtenstein, et bientôt l’Autriche. Le coeur de l’Europe est ici. 

L’autoroute 13, carrefour européen. © MC

A Davos et à Klosters, c’est l’automne. Pluie, brouillard, les nuages descendent dans le jardin, on allume le chauffage. Au Maloja-Palace, ce très étrange hôtel fin XIXème, démesuré, un brin décadent, c’est le printemps. L’endroit a fait faillite en 1884 à cause d’une épidémie de choléra et cherche à conjurer le sort en pratiquant des prix accessibles. La magie tourmentée de Sils-Maria, de l’autre côté du lac, infuse jusque dans ses salons déserts et ses couloirs labyrinthiques.

Klosters (Grisons), grignotée par les nuages. © MC

A Locarno, au bord du lac Majeur, c’est l’été azur et brûlant, le temps des gelati

C’est surtout, on le ressent dans les plus légers détails, bientôt la fête nationale. Au petit-déjeuner, les œufs durs sont peints en rouge à croix blanche. On repasse les drapeaux, on achète de quoi organiser le pique-nique (même si la salade de cervelas a vocation, cette année, à n’être que virtuelle). 

Je révise mes leçons de suissitude: barrages hydroélectriques, lignes à haute-tension plantées dans les parois rocheuses, slogans politiques, Unes des journaux… 

Dans le col de Grimsel (Berne). © MC

Le retour vers l’ouest, après avoir perdu patience dans les embouteillages de Bellinzone, se fait par le Valais, Brig, Sion, puis Martigny. C’est la saison des abricots, on en vend partout au bord de la route. Martigny est chaleureuse, détendue. Il est 22 heures, les terrasses du quartier piéton sont bondées, les enfants jouent sur la place, on trinque à l’humagne blanc. 

On m’avait dit «c’est fou ce qu’on mange mal en Suisse». C’est vrai et faux. Je milite pour l’importation aux tables françaises des filets de perches, de l’émincé de veau à la zurichoise, de la fondue «moitié moitié», aussi bien que des Basler Läckerli et de la quiche à l’Etivaz. Mais aucun autre canton ne saurait, malgré tout, détrôner le Tessin en matière de gastronomie.  

Après avoir contourné le Léman par le Lavaux dont je ne me lasserai vraiment jamais, re-voici la frontière. On laisse derrière soi une entêtante sensation de calme, de temps suspendu. D’inquiétude générale mais légère aussi, devenue habitude et mode de vie prudent, mesuré. Le temps de la Suisse est celui de la Montagne magique, imaginé et situé par Thomas Mann au sanatorium de Davos: une langueur tantôt joyeuse, discrètement aisée, tantôt ramenée à sa modeste et juste place par la majesté des sommets. 

Vue sur le lac des Quatre Cantons depuis Uri. © MC

Comment peut-on être Suisse? Je ne le sais pas encore. Si je connais la Suisse? Pas encore non plus. Mais je suis enchantée de faire sa connaissance. On m’a beaucoup parlé d’elle.


Pour poursuivre la saison, suivez aussi la série d’exploration de Stephan Engler. Le premier épisode, consacré à la gare de Vallorbe, est ici

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