Publié le 23 février 2024

Ignazio Cassis accueilli par Volodymyr Zelensky lors de sa visite à Kyiv, en octobre 2022. – © X/©ignaziocassis

Où placer la Suisse sur la carte géopolitique en mouvement? Bien peu de pays s’en soucient. Et nous? Dans le bleu. Les initiatives de Ignazio Cassis et ses prises de position tapageuses commencent à susciter le malaise. Quant à Viola Amherd, sa dérive pro-OTAN et la gabegie de sa gestion de Ruag apparaissent de plus en plus consternantes.

L’ex-diplomate valaisan Georges Martin, autrefois dans les hautes sphères du DFAE, a mis les pieds dans le plat. Lors de l’émission de radio «Les Beaux Parleurs», à l’occasion de la sortie de son livre au titre un brin pompeux – Une vie au service de la Suisse. Il a tranquillement déclaré, en substance, que notre diplomatie ne sait plus où elle va. La «conférence de la paix» annoncée à Davos par le chef du Département, fixée à fin mars, se présente mal. Elle ne sera, selon Martin, qu’un raout de plus du «fan-club de Zelensky», ignoré d’ailleurs par les Etats-Unis. Du côté de la Chine, de l’Inde et bien d’autres, malgré visites et courbettes, c’est l’indifférence polie. Prétendre chercher une voie de paix en ignorant l’une des parties au conflit, sur la base du programme d’un seul camp, c’est absurde. Pire, une tromperie sur les mots.

Il manque une tête pensante au sommet. Une direction froide, réaliste, qui ne laisse pas flotter la politique au vent des émotions collectives, qui montent et descendent, changent parfois de direction. Lorsque l’action diplomatique se mène à coups de communication, dans le souci de la popularité immédiate, sans la moindre discrétion, sans contacts secrets, elle perd toute crédibilité. M. Cassis devrait apprendre à tenir sa langue. Et s’il veut partager ses partis-pris, le faire dans les codes d’un métier dont il ignore manifestement les bases.

Exemple de la politique menée au coup de sang. Le Conseil fédéral mijote une un texte «interdisant le Hamas». Qui ne s’est jamais manifesté en Suisse. Cette gesticulation juridique ne changera pas un iota à la situation au Moyen-Orient. Mais cela coupera tout espoir de voir un jour notre diplomatie proposer ses services pour tenter un accord sur ce terrain. Certes elle était déjà mal partie avant cette mesure. On aurait pu cependant réserver l’avenir. Quand on songe qu’en 2010, du temps de Micheline Calmy-Rey, le DFAE invitait de hauts dirigeants du même Hamas, notamment à Einsiedeln où ils rencontrèrent un abbé, cela dans une louable tentative de leur faire préférer la voie politique à celle du terrorisme, on mesure l’ampleur du changement de cap.

Sur le versant de la défense, à portée hautement politique aussi, là, c’est la pataugeoire. Depuis son accession à cette responsabilité la conseillère fédérale mène le département avec une petite équipe de proches, avec une obsession, se rapprocher le plus possible de l’OTAN. Multipliant les visites auprès des chefs du club atlantiste. Fermant les yeux sur les pratiques irrégulières de Ruag, vivement dénoncées ces jours par la commission des finances et nombre de parlementaires. A propos de 94 blindés Leopard achetés à l’Italie, où ils se trouvent encore, sur un terrain loué à prix faramineux. Promis, sans accord du Conseil fédéral, à l’Allemagne soit-disant pour remplacer ceux qu’elle livre à l’Ukraine. Cela sur fond d’une opacité budgétaire dans l’armée, non moins vivement critiquée au Parlement.

Il est piquant de constater comment la maison est dirigée. Dans l’entre-soi. Viola Amherd a confié les rennes de Ruag à une amie, sans expérience du domaine, Brigitte Beck. Qui a dû démissionner l’an passé. Et la présidence du conseil à Nicolas Perrin, beau-frère de la plus proche conseillère de la conseillère fédérale, Brigitte Hauser-Süess, qui lui aussi vient d’annoncer son départ. Pour ne pas nuire à la réputation de l’entreprise, a-t-on dit. Ou plutôt celle de la patronne qui prétend n’avoir rien su des manigances de cette belle équipe, à deux pas de son bureau.

Sur le fond, les turbulences autour du DFAE et du DDPS posent en filigrane la question de la neutralité, agitée surtout par l’UDC. Ce concept élastique, aux infinies interprétations, finit par tout embrouiller. C’est une autre exigence qu’il convient de faire valoir: la défense des intérêts du pays. Priorité pour les militaires comme pour les diplomates.

Demandons-nous donc ce qui vaut mieux pour la Suisse, sur le temps long. Devenir un satellite, même grognon à l’occasion, de l’Alliance atlantique? En devenir un membre un jour? Nous ancrer exclusivement dans cet «Occident» dont d’immenses pans du monde se distancent? Ou trouver son chemin propre, comme autrefois? Le champ de nos intérêts est large. La sécurité bien sûr, mais aussi le commerce, l’espace académique et la recherche, la vie sociale avec des communautés diverses en notre sein.

Baliser notre carte du monde en étiquetant les pays comme fréquentables ou pas? Les bons et les méchants, les démocraties et les dictatures? Attention, à ce jeu on s’empêtre vite dans les contradictions. Sanctions à tout va pour la Russie qui a agressé l’Ukraine, aucune pour Israël qui occupe durablement et violemment des territoires qui ne sont pas les siens. Battre froid la Chine comme on nous le demande et courtiser l’Arabie saoudite guère plus respectueuses des droits de l’homme. Prendre les Etats-Unis comme modèle universel de démocratie alors que leur système donne actuellement un si piètre visage? Brandir nos «valeurs», de tolérance notamment, pour condamner les sociétés qui ne les partagent pas? Là, il y a un bug.

Et que l’on ne vienne pas objecter que le rapprochement avec l’Union européenne nous dictera la voie. En politique étrangère, elle est beaucoup plus diverse que ne le dit sa présidente mégalomane. Ce club compte aussi des pays neutres… et des rebelles d’occasion. Voyez l’Espagne à propos de la guerre de Gaza. Les opinions publiques sont loin de voir les événements actuels à travers les mêmes lunettes. Voyez les Polonais qui entrent en bisbille avec l’Ukraine jusqu’à bloquer parfois le trafic frontalier.

L’approche moralisatrice, en politique internationale ne mène qu’à l’isolement. A l’impuissance dans nos efforts de paix. A l’abandon de nos intérêts bien concrets. Il est temps de définir nos repères avec franchise, avec hauteur de vues.

Enfin n’allons pas non plus nous gargariser du terme de souveraineté. Elle n’est absolue pour personne. Un autre notion paraît préférable: la dignité. Opposée à la soumission, à la vision imposée par les puissants, au conformisme induit par l’émotion dominante du moment.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
Politique, Histoire, Société

Comment Trump a domestiqué la FIFA

La FIFA (Fédération internationale de football association) gouvernait autrefois le football mondial. Elle doit désormais composer avec les intérêts des grandes puissances. À travers la Coupe du monde 2026, les crises de gouvernance de l’organisation et la proximité croissante entre Gianni Infantino et Donald Trump, se dessine un basculement plus (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

La Genève internationale perd sa centralité

La crise financière des organisations internationales ne fait qu’accélérer une évolution plus profonde: dans un monde devenu multipolaire, Genève perd progressivement la position centrale qu’elle occupait au sein de la gouvernance mondiale.

Guy Mettan
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici
Economie, Politique

La «paix» au Proche-Orient nous sauvera-t-elle de la crise économique?

Du brut à l’hélium, du soufre au naphta, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’accord de paix entre Washington et Téhéran ouvre la voie à une décrue. Mais la paix ne suffira pas à refermer aussitôt des plaies économiques qui mettront (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard