Ueli Maurer, endette-nous, pour notre bien!

Publié le 15 mai 2020

Ueli Maurer lors d’une visite à à Vladimir Poutine en 2019. – © Site Kremlin.ru

Face à l'explosion des coûts engendrés par la crise du coronavirus, le chef du Département fédéral des finances et plusieurs argentiers cantonaux n'ont qu'un mot à la bouche : serrer les cordons de leurs bourses. Et si, justement, ils allaient commettre une gigantesque erreur, avec notre complicité?

«Greed is good», «l’avidité est bonne», disait Michael Douglas, alias Gordon Gekko, financier aux dents longues, dans le film «Wall Street» sorti en 1987. Cet aphorisme qui résumait la brutalité du libéralisme triomphant va être remplacé par un autre: «Debt is good», «la dette est bonne». Tout simplement parce que c’est elle qui nous sauve de la faillite et de la misère engendrées par le coup d’arrêt brutal de l’activité économique causé par l’épidémie de coronavirus.

L’économie va plonger de -6,7% en Suisse et -7,7% dans la zone euro, selon le Seco et la commission européenne respectivement. Si l’on veut que les entreprises croient quand même à l’avenir, investissent et évitent de supprimer davantage d’emplois, si l’on veut que cette chute soit suivie d’un rapide rebond, il faut mettre la main à la poche. Payer pour que ce franc qui est gagné dans le pays continue de pouvoir être gagné de la même manière que le franc gagné à l’étranger continuera de l’être grâce aux plans de relance de l’économie lancés à coups de centaines de milliards par l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Union européenne et bien d’autres pays. Et comment financer ce gigantesque effort sinon en empruntant les sommes nécessaires, pour éviter de massives hausses d’impôts?

Ueli «mal dans sa peau»

Affirmer que la dette est bonne, dans un pays d’épargnants comme la Suisse, c’est comme affirmer que la fondue est un plat qui ne se mange pas: c’est contraire aux valeurs culturelles fondamentales. Le conseiller fédéral Ueli Maurer n’a-t-il pas dit que les dizaines de milliards que la crise du coronavirus allait coûter à la Confédération le rendaient «mal dans (sa) peau» (Neue Zürcher Zeitung du 29 avril)? Pascal Broulis, son collègue pour le canton de Vaud, n’a-t-il pas assuré, pour sa part, que la dette, «c’est un poison, ça crée à terme des tensions» (La Liberté du 6 mai)?

Le chef du Département fédéral des finances a de quoi se faire du souci face à tant de dépenses nouvelles, car celles-ci s’empilent à vitesse accélérée: La Confédération a déjà prévu de sortir de sa poche 16,24 milliards de francs en plus de son budget ordinaire, notamment pour financer à fonds perdus les dépenses supplémentaires en matière de chômage (6 milliards de francs), de perte de gain (5,3 milliards), ou d’achats de matériel médical via la pharmacie de l’armée (1,3 milliard), selon un décompte de l’Administration fédérale des finances du 7 mai. A quoi s’ajoutent les cautions de la Confédération aux prêts accordés par les banques aux entreprises petites et grandes, totalisant 41,3 milliards de francs, et une garantie de prêt de 8 milliards à l’Assurance-chômage, toujours selon ce même décompte.

Bref, Berne engage, en dépenses directes et en garanties de crédit, quelque 65 milliards de francs, soit un peu plus de 9% du produit intérieur brut (PIB) suisse, lequel avoisine 700 milliards de francs, selon la Banque nationale suisse (BNS). On comprend que cela puisse faire tourner la tête d’un ministre qui envisage «un déficit de 30 à 50 milliards de francs» cette année, toujours selon la NZZ. Cela dit, il omet de rappeler que, sur cet engagement total, seul 25% de la somme va être effectivement décaissée. Son collègue vaudois a beaucoup moins de soucis à se faire: les 440 millions de francs d’aide et de cautionnements annoncés par Lausanne correspondent peu ou prou au bénéfice de la seule année fiscale 2019. En d’autres termes, le canton rend cet argent aux contribuables qui en ont le plus besoin, sans s’endetter. En d’autres termes, il s’est offert un bel effet d’annonce pour pas cher.

La privatisation des dettes

Toutefois, la dette n’est manifestement pas un «poison» pour tout le monde. Cette même Confédération a été très rapide à mettre en place un système qui alourdit celle des entreprises contraintes à la fermeture, ou qui ont vu leurs activités s’effondrer du jour au lendemain suite aux mesures de confinement. Que sont les fameux «prêts Covid», sinon de simples avances consenties par les banques, qui ne prennent strictement aucun risque puisqu’elles sont garanties par la Confédération? Cela dit, les entrepreneurs ne se réjouissent pas de ce transfert de charge sur leurs épaules, quelque 14 milliards de francs, selon l’Association suisse des banquiers.

La dette n’est pas non plus mauvaise lorsque ces mêmes banques l’accordent aux entreprises et aux emprunteurs hypothécaires (surtout les ménages) à un rythme plus rapide que la croissance de l’économie. A la fin de l’an dernier, juste avant la pandémie, les premières devaient 376,9 milliards de francs (53,8% du PIB), et les seconds… 1052 milliards (150,2% du PIB). Soit, en cumulé, la dette privée atteint plus de deux fois le PIB.

Par ailleurs, l’endettement des pouvoirs publics en Suisse (Confédération, cantons, communes et assurances sociales cumulés) reste très contenu. Il n’atteint que 189,9 milliards de francs. Soit à peine 27,1% du PIB. Le niveau d’endettement des pouvoirs publics en Suisse n’équivaut même pas la moitié du seuil maximal du traité de Maastricht, lequel a été franchi par une grande majorité des autres pays européens!

La Suisse est donc ce pays qui, au contraire de beaucoup d’autres, a privatisé sa dette et étatisé ses bénéfices. La Confédération et la plupart des cantons enregistrent, année après année, des excédents se chiffrant en milliards de francs (10,4 milliards en 2019, dont 5,5 milliards pour la Confédération l’an dernier, selon la BNS). Cette somme atteint même le montant fantastique de 34,6 milliards de francs lors des quatre derniers exercices (de 2016 à 2019 inclus). En bref, quatre ans de vaches grasses ont permis de dégager des bénéfices supérieurs au double des 16,24 milliards de francs engagés par la Confédération pour répondre aux urgences de la crise du covid-19.

Largement les moyens

Ces chiffres ébouriffants expliquent pourquoi tous les économistes, ou presque, soutiennent qu’un effort public bien plus conséquent pourrait être conduit, aussi bien conjoncturel (prolongement des mesures d’aides) que structurel (accompagner la transition énergétique, par exemple). A la fin de l’an dernier, Cédric Tille, de HEID et membre du Conseil de la BNS, affirmait dans une étude commandée par le Parti socialiste que la Suisse pouvait s’endetter de 100 milliards de francs de plus sans que cela ne pose le moindre problème de crédibilité ni de refinancement. Son estimation est même dépassée par celle de Daniel Kalt, chef économiste d’UBS qui, dans une prévision conjoncturelle publiée en mai, estimer que la Confédération pourrait s’engager pour 125 milliards de francs supplémentaires sans que son triple A, la note maximale accordée par les agences de notation aux emprunteurs, ne soit remise en question.

Du coup, la proposition de créer un fonds de 100 milliards de francs pour soutenir l’économie pendant cette crise, faite en mars déjà par Jan Egbert Sturm et Hans Gersbach, deux professeurs de l’EPFZ (le premier est aussi directeur de l’institut de recherches conjoncturelles KOF) paraît non seulement très sensée, mais aussi entièrement finançable, même si elle se heurte à de nombreuses oppositions au sein même de l’administration fédérale, voire auprès d’Economiesuisse, allergique à toute idée de plan de relance un peu ambitieux.

La dette bonne pour le franc

Une forte hausse de la dette publique, affirment plusieurs économistes dont Cédric Tille, serait même une bonne chose pour le franc et la stabilité financière du pays! Elle allégerait la pression sur les taux d’intérêt, les rendant un peu moins négatifs, et ralentirait la hausse du franc par rapport à l’euro et d’autres monnaies, hausse si préjudiciable aux exportations et dont la mitigation coûte des milliards de francs à la BNS.

Cela semble contre-intuitif mais l’explication est simple: il y a plus d’argent qui rentre dans le pays qui n’en ressort, principalement parce que les rendements des investissements suisses à l’étranger ne sont que partiellement réinvestis à l’étranger. Cet argent doit être placé quelque part, de préférence en francs, dont l’excellence des comptes et le bas niveau de la dette publics en garantissent la valeur sur le moyen terme. Or cet afflux de fonds fait baisser les rendements des placements selon la loi de l’offre et de la demande. Plus il y a d’argent à placer, moins les rendements seront élevés. Depuis 2015, ils sont même négatifs: prêter mille francs à la Confédération pendant dix ans coûte au prêteur 20 à 40 francs en moyenne par année, qui est payé à la Confédération! Ce sont notamment nos caisses de retraite, qui investissent dans des obligations de la Confédération, qui payent cette facture.

Si l’on augmente massivement la dette de la Confédération, les possibilités de placement deviennent plus nombreuses et, mécaniquement, les rendements remontent (ou plutôt: deviennent moins négatifs). De plus, avec une dette publique plus élevée, la perception du risque s’élève aussi, ce qui rend les placements en francs un peu moins attractifs, et atténue par conséquent la pression à la hausse face à l’euro et aux autres monnaies. Les entreprises exportatrices peuvent par conséquent respirer, la BNS aussi.

Face à l’Histoire

Ueli Maurer, Pascal Broulis et leurs collègues ministres des finances cantonaux sont assurément conscients de ces chiffres et de la réalité qu’ils recouvrent. Comme ils se savent en première ligne pour régler la facture de la crise du Covid, ils agissent comme quiconque dans pareille situation: refiler la patate chaude au voisin. Il serait tellement plus simple, à leurs yeux, que la société et l’économie assument eux-mêmes les dégâts de la pandémie sans rien demander aux caisses publiques!

Mais en faisant cela, ils escamotent le rôle que l’Etat doit tenir en période de crise, celui de garant de la prospérité collective. Au nom de nobles principes libéraux («L’Etat ne doit pas s’en mêler»), idéologie («Schuld ist schuld», «la dette est coupable») ou par petite vision comptable («c’est trop cher»)? S’ils privent le pays, ses habitants, ses jeunes avant tout, des perspectives économiques qu’ils ont les moyens de leur donner, l’Histoire ne sera jamais assez sévère avec eux.

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