Revers pour les grands prêtres

Publié le 18 juin 2021

Certes les votants du non ont pensé à leur porte-monnaie. Mais l’explication est un peu courte. – © Rama via Wikimedia CC

Après l’échec de la loi sur le CO2, des pleurs inondent les réseaux sociaux, murs des lamentations. «Vous sacrifiez nos enfants!», «Egoïstes, vous laissez brûler la planète!», «la Suisse tourne le dos à la vertu climatique»… Incantations morales, quasi religieuses. Puis très vite, les partis perdants changent de ton et en appellent, sur un ton plus prosaïque, aux solutions concrètes, au virage technologique sans taxes et même à un nouveau «plan Marshall». Le 13 juin a donné une sévère leçon aux exaltés.

Quel retournement… Le matin du vote encore, certains promoteurs de la loi tweetaient des appels grandiloquents sur le mode «il en va de notre avenir». Puis dans l’après-midi, les mêmes concédaient que le système, soudain qualifié de «libéral», des «taxes incitatives» n’est peut-être pas la bonne voie. Mieux vaudraient des investissements publics financés par l’impôt, ce qui aurait le mérite d’épargner les plus pauvres.

Certes les votants du non ont pensé à leur porte-monnaie. Mais l’explication est un peu courte. Beaucoup ont exprimé aussi leur lassitude sinon leur irritation devant la phraséologie déferlant autour du climat. Emphatique, apocalyptique. Promesse du malheur, promesse du salut, appel à la soumission et la tempérance. Vieilles ficelles de toutes les religions!

Sur ce registre, la raison cède le pas à la foi. Il s’agit de croire et de se soumettre à l’ordre d’en haut. Ordre pas seulement divin, il peut être idéologique. Tel qu’on l’a connu avec le communisme ou même avec le credo ultra-libéral. A chaque fois un trousseau de clés qui répond à tout. Ces credos se sont effondrés. Dès lors, cette vieille aspiration humaine s’est cherchée une nouvelle religiosité. Le discours climatique l’a fournie pour une partie de l’humanité, la plus riche. Avec pour référence suprême la Science. Comme si celle-ci était unanime. Le thème se prête bien aux tentations mystiques. Il a trait à la planète entière, il concerne chaque individu, il peut poser, dans l’emportement, les balises du Bien et du Mal.

De la prière au plan Marshall

Ce n’est pas la première fois que les soucis à propos du climat amènent aux agenouillements. En 1678, les habitants de Fiesch et de sa vallée ont prêté le serment de vivre de manière vertueuse et de prier contre la croissance du glacier d’Aletsch. A l’époque en effet, celle-ci menaçait le village d’inondation par le débordement du lac de Märjelen. Pour renforcer l’effet des prières, une procession annuelle a été introduite en 1862 et se déroule depuis tous les 31 juillet. Depuis lors, la vaste étendue de glaces, encore la plus grande d’Europe, on le sait, ne cesse de reculer. Un préfet du district de Conches, a eu ce mot malicieux: «si le glacier fond, c’est que nous avons trop prié». Il s’est donc agi d’inverser la requête de la procession. Le problème, c’est que seul le pape pouvait annuler un serment comme celui fait il y a 331 ans. Une demande écrite allant dans ce sens a été adressée en 2009 au pape Benoît XVI, puis acceptée par lui. Sans guère d’effets!

Il vaut donc mieux revenir sur terre. Et considérer froidement l’état des lieux même s’il est chaud. Ainsi que les moyens à mettre en œuvre. Avec peut-être néanmoins une touche chrétienne: l’humilité. Car il n’est pas sûr que l’homme puisse par ses seuls efforts modifier les changements climatiques. Ils ont été si nombreux au fil des siècles. L’univers aurait-il son mot à dire?

Ce n’est certes pas une raison de ne rien faire. Le gaspillage des ressources naturelles est un aveuglement absurde. L’envahissement bétonné et la surexploitation des sols disent une absence de vision à long terme, indigne d’une humanité raisonnable. Quant au gaz carbonique, ses effets sur le climat divise plus les scientifiques qu’on ne le dit. Quoi qu’il en soit, le diaboliser à tout prix, alors qu’il nourrit nos feuillages et sort de nos bouches, c’est céder à la simplification. D’autant plus que l’on sait aujourd’hui le récupérer et l’utiliser aux meilleures fins. Recherches technologiques qui d’ailleurs intéressent fort peu les écolos. Pour les soutenir certaines voix s’élèvent pour demander un financement public plus généreux. Plan Marshall? On pourrait dire aussi, faisons comme l’Union européenne avec son ambitieux plan de relance orienté vers la transition énergétique.

La prosternation devant les discours drapés et la fureur colérique n’ont jamais fait avancer la connaissance des hommes, ni assurer leur bien-être, ni leur survie. A l’hybris de la croissance frénétique répond celle des apôtres de la décroissance.

Dès lors le remue-ménage prosaïque qui commence en Suisse au lendemain de ce vote est plutôt réjouissant. Même si les partis tentent de tirer le débat vers leurs schémas idéologiques habituels. Il se trouve déjà des sages, sous la coupole et bien au-delà, pour proposer des moyens concrets de produire plus proprement, de consommer plus raisonnablement, de construire sans massacrer. En le faisant sans accabler la population de taxes diverses. Tiens, tiens, tous sont désormais d’accord sur ce point. Par souci électoral sans doute après cette leçon. Peut-être aussi, on peut rêver, parce qu’il est admis désormais que les plus pauvres n’ont pas à payer le prix du changement. Les chrétiens ne sont pas seuls à applaudir.

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