Les discours de fin d’année des présidents français et allemand sur la démocratie et contre l’«ingérence extérieure» pourraient prêter à sourire si Emmanuel Macron et Frank-Walter Steinmeier ne nous prenaient pas pour des idiots incapables de nous faire une opinion. Car nos pays démocratiques en connaissent un bout sur les «ingérences». Et quiconque aujourd’hui nuance le discours dominant est accusé de diffuser des «fake news».

Merci, Messieurs les Présidents Steinmeier et Macron pour vos envolées de fin d’année en hommage à la démocratie. Vous poussez le zèle jusqu’à déclarer que vous repousserez toute «ingérence extérieure». C’est aussi le cheval de bataille de la Présidente de la Commission européenne qui concocte de nouvelles lois et tout un appareil sophistiqué pour traquer les algorithmes selon elle porteurs de mensonges. Mais avez-vous songé qu’en prétendant ainsi nous protéger vous nous prenez pour des benêts incapables de nous faire une opinion propre dans le feu croisé des propagandes?

Et puisque vous parlez d’ingérences, il saute aux yeux que toutes les puissances usent de moyens divers pour exercer leur influence sur les pays en train de choisir leurs dirigeants. Guère en Suisse il est vrai, mais dans les régions sensibles, quelle foire d’empoigne! 

Jeux d’influence à l’Est

On parle de la Géorgie. Là, c’est clair. D’un côté l’inspirateur du parti qui a gagné les élections est un magnat richissime qui fait des affaires en Russie et ne cache pas sa sympathie pour elle. Et en face la présidente franco-géorgienne qui a été débarquée? Elle a reçu un soutien massif, financier notamment, de l’Union européenne. 

La Moldavie? Le jeu des influences extérieures ne peut cacher une réalité sociale: la division entre les classes moyennes urbaines et la population appauvrie, inquiète des rumeurs de guerre à la porte du pays. La diaspora de l’ouest a fait la différence. Et la présidente finalement élue plaît à l’Occident. 

Quant à la Roumanie, c’est une autre histoire. Un pays membre de l’UE. Steinmeier et Macron l’ont citée, paraissant approuver ainsi l’annulation des élections présidentielles qui ont porté en favori un candidat indépendant des vieux partis qui se partagent le pouvoir depuis la chute du communisme. Pas la moindre preuve pourtant n’a été apportée du rôle de la Russie dans l’effervescence de Tiktok qui lui a valu ce succès. Même les minettes exhibitionnistes savent que cette machine, à coups de partages, peut s’emballer vers des succès inattendus. Sans l’aide de Poutine ou de Xi. Ce désormais fameux Călin Georgescu ainsi propulsé a un atout: son propos clair. Etiqueté à tort comme «pro-russe», il souhaite que des négociations mettent fin au plus vite à la guerre en Ukraine voisine. Il refuse le surarmement ruineux dans un pays où la pauvreté est extrême, les services publics dans un état déplorable. Il n’est ni «anti-UE», ni même «anti-OTAN» mais exige que les intérêts de la Roumanie soient mieux pris en compte dans ces clubs. Ces arguments portent de plus en plus dans l’opinion. Les manifestations de soutien au trublion se multiplient, dans la rue autant que sur les réseaux. Au point que la Cour de justice pourrait annuler l’annulation! Décision attendue le 13 janvier.

Tenter d’imposer aux géants de la toile quelques règles de décence, des barrages à la haine, tout le monde est d’accord. Jouer au gendarme géopolitique, c’est absurde… et inefficace. Lorsque Instagram bloque des comptes à contenus politiques, ceux-ci trouvent aussitôt le relais sur d’autres plateformes. 

Dans l’entrelacs des manipulations en tout genre

Nos pays démocratiques en connaissent un bout sur les «ingérences». Qui peut nier l’influence massive du discours américain dans la vieille Europe, aujourd’hui presque totalement alignée sur Washington? Politiciens et médias allemands s’en offusquent quand c’est Elon Musk qui déclare son appui au parti dit – un peu vite – d’extrême-droite, l’AfD. S’en donnant le droit du fait de sa qualité d’entrepreneur et investisseur dans ce pays. Mais par ailleurs on trouve normal que tant de jeunes dirigeants européens passent par les écoles américaines, comme le programme Young Leaders ou la Harvard Kennedy School. Normal que les agences de presse, en Suisse aussi, s’abreuvent abondamment aux Etats-Unis. Pour ne pas parler des efficaces réseaux d’influences israéliens. 

Le système finit par se voir: quiconque contredit ou nuance le discours dominant est accusé de diffuser des «fake news». Et tant pis si les porteurs de la Vérité atlantiste malmène celle-ci dans le «un poids deux mesures», dans le jeu des hypothèses accusatrices ou carrément dans de gros mensonges. Sans même remonter à celui qui déclencha la guerre américaine en Irak, se souvient-on des fariboles sur l’état de santé d’un Poutine prétendument au bout du rouleau, sur l’inexorable victoire militaire de l’Ukraine, annoncée au début de la guerre par des «experts» autorisés?

Il est évidemment confortable de s’installer, sans trop se poser de questions, dans le camp du Bien face à celui du Mal. Mais tôt ou tard, les réalités, leurs retournements, leurs surprises, finissent par ébouriffer ces certitudes. L’entrelacs des manipulations opposées exige des esprits indépendants un peu de jugeote. L’exercice est un brin plus ardu, il est vrai.

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