Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

Publié le 13 août 2026

© Depositphotos

Alors que la votation du 27 septembre prochain sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse» approche, une offensive médiatique et politique se déploie pour assimiler ses défenseurs à des relais du Kremlin. L’image IA diffusée par l’élu suisse Philippe Nantermod (PLR) montrant Poutine embrasser la Suisse en est l’illustration. Derrière la dénonciation de l’«ingérence russe», se joue un débat plus profond, celui de la crédibilité de la neutralité helvétique depuis 2022 et du droit de critiquer le narratif dominant sans être taxé de pro-Poutine.

Ce début de mois d’août est marqué par une offensive importante pour faire taire les voix défendant la liberté d’expression et désireuses d’ancrer la neutralité dans la Constitution helvétique (votation du 27 septembre prochain). Cette offensive est souvent menée par des individus proches – a minima idéologiquement – des milieux atlantistes et européistes, sans que cette filiation soit clairement identifiée comme telle. La polémique créée par l’élu suisse Philippe Nantermod en est l’illustration.

La propagande russe est une réalité qu’il est important d’identifier, les médias le font généralement avec talent, bien que de manière assez unilatérale, obfusquant souvent l’autre propagande, en provenance de Washington. En revanche, assimiler les voix critiquant le narratif officiel sur la guerre en Ukraine à des marionnettes du Kremlin, c’est faire preuve d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Il s’agit en fait de procédés de guerre informationnelle typiques des périodes de guerre. Il est important d’en comprendre les ressorts et de ne pas tomber dans le panneau du manichéisme dans lequel de puissants intérêts cherchent à enfermer les populations, aussi en Suisse.

Un effort louable?

J’expliquais dans un précédent article en quoi l’affaire Xenia Fedorova, l’ancienne directrice de RT France, signait le retour d’une forme de maccarthysme à la française. L’Elysée a finalement eu raison de «la propagandiste du Kremlin la plus influente en France», comme la décrivait le journal Le Monde. Lundi 3 août, le tribunal administratif de Paris a confirmé son expulsion du pays. Clap de fin qui ne fera que renforcer la force de persuasion de son discours auprès des milieux convaincus que l’Etat leur ment sur les causes réelles de la guerre en Ukraine.

En Suisse, c’est l’initiative populaire «Sauvegarder la neutralité suisse», soumise à la votation le 27 septembre 2026, qui cristallise les débats autour de prétendues ingérences russes. Lancée par l’organisation Pro Suisse, soutenue par l’UDC mais aussi par des voix de gauche soucieuses de «défendre la paix», elle vise à inscrire dans la Constitution une neutralité perpétuelle, armée et stricte, interdisant l’adhésion à des alliances militaires et la participation à des sanctions économiques (sauf celles de l’ONU, de fait les seules légales aux yeux du droit international). Le texte a des défauts, mais il n’en demeure pas moins un effort louable pour clarifier la position de la Suisse sur la scène internationale, objectivement mise à mal depuis février 2022 et la reprise massive des sanctions de l’Union européenne contre la Russie.

Nantermod et la fabrique de l’amalgame

«Deux ans après la reprise des sanctions européennes contre la Russie, il n’y a plus guère que l’UDC et Moscou pour déclarer que la Suisse n’est plus neutre», écrivait l’éditorialiste Frédéric Koller dans Le Temps en avril 2024, au lancement de l’initiative. Rien n’est plus faux. De nombreuses nations du Sud global (notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine) ont constaté qu’aucune mesure coercitive similaire à celles prises contre la Russie n’est adoptée par Berne face à d’autres conflits mondiaux, notamment concernant les actions d’Israël à Gaza, au Liban ou en Iran. Ce qui suscite son lot d’incompréhension et une perte de crédibilité de la Suisse au niveau international.

Plus récemment, l’élu valaisan Philippe Nantermod (PLR) a créé la polémique en publiant sur Facebook une image générée par IA montrant le président russe, Vladimir Poutine, embrasser sur la bouche une statue représentant la Suisse. «Le baiser entre Leonid Brejnev et Erich Honecker, en 1979, est devenu l’un des symboles de la Guerre froide, écrit Nantermod sur Facebook. Il incarnait l’allégeance de l’Allemagne de l’Est, État satellite de Moscou, au Kremlin. Aujourd’hui, l’initiative sur la neutralité demande ce que Vladimir Poutine souhaite: une Suisse plus isolée, plus éloignée de ses partenaires démocratiques.

L’image générée par l’IA que Philippe Nantermod a publiée sur Facebook le 3 août 2026.

Après la RDA, est-ce vraiment au tour de la Suisse d’embrasser la Russie, mais celle de Vladimir Poutine? Devenir son nouveau meilleur allié? Sa nouvelle Allemagne de l’Est?» Tollé dans les rangs des défenseurs de l’initiative, par ailleurs tous assimilés à l’UDC – un autre moyen de phagocyter le vote car, pour une part importante de l’électorat de gauche, il reste impossible de voter dans le sens du parti populiste, même en cas d’accord fondamental avec certaines de ses positions.

Nantermod, prompt à diaboliser la Russie, est plus indulgent avec Israël, qu’il se garde bien de critiquer. Le gouvernement israélien coche pourtant toutes les cases des reproches qu’il fait à la Russie. Peut-être est-ce en raison de sa proximité avec Tel-Aviv, via sa participation à l’intergroupe parlementaire suisse-Israël, qui défend des positions israéliennes dans les domaines politique, économique, social et culturel, et entretient des relations avec la Knesset, ses membres et l’ambassade d’Israël? Quoi qu’il en soit, les Libéraux-radicaux lui ont emboîté le pas dans un communiqué officiel paru le 5 août.

Un message malvenu
La cause de toute cette excitation? La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a encouragé le peuple suisse à voter «oui» à l’initiative «sur la neutralité». Voilà pour l’ingérence tant redoutée: une prise de position caricaturale et malvenue, publiée sur Telegram, qui serait sans doute largement passée inaperçue si la NZZ n’en avait fait un article.

C’est être bien peu convaincu par la force de ses arguments que de crier ainsi au loup. C’est aussi avoir peu confiance dans la capacité de la population suisse à prendre une décision favorable à ses intérêts réels. Paradoxe, alors que la critique de l’ingérence russe se fait précisément au nom de la démocratie. Etrange, aussi, de la part de prétendus «libéraux», pour qui la liberté et la confiance dans l’expression non entravée par l’Etat des capacités individuelles sont historiquement des valeurs cardinales.

Dernière salve que je signalerai: une interview de l’historien Jean-François Fayet, professeur ordinaire à l’université de Fribourg, spécialiste de la Russie, dans Le Temps du 8 août. Il qualifie lui aussi les propos de Maria Zakharova d’ingérence «russe», et reproche à la porte-parole du Kremlin de véhiculer des «vérités alternatives». Au passage, il accuse Guy Mettan, qui publie régulièrement dans notre média, d’être un relais de la propagande du Kremlin – accusation qui lui est régulièrement adressée.

Le message de Zakharova est certes agressif. Le ton est polémique et elle émet une recommandation de vote explicite. Seulement, il est courant que des Etats étrangers, via leur presse ou des représentants officiels, s’expriment sur les votations suisses. Ainsi, l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» (juin 2026) a suscité de nombreuses remarques internationales, souvent en soulignant les risques pour les relations avec l’UE ou l’économie. Certains ont même parlé parfois de «Swiss Brexit». Ces commentaires, qui venaient des USA ou d’alliés européens, n’ont pas été considérés comme une «ingérence scandaleuse» dans les médias et le débat politique suisse majoritaire. Le cas russe est traité plus durement parce qu’il est plus frontal et plus polémique. Mais, surtout, il émane d’un adversaire. Ce simple fait est peut-être la preuve que la neutralité suisse a bien changé de nature depuis quelques années.


Cet article est exceptionnellement en libre accès, car il présente un intérêt public dans le cadre des prochaines votations fédérales. Notre média cependant ne vit que grâce à ses abonnés, donc n’hésitez pas à considérer un abonnement! C’est ici.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
5 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Neutralité helvétique et libido en baisse

Après deux ans d’absence, les tragi-comiques péripéties des Schinken Pochon sont de retour. Cette chronique humoristique met en scène une famille bien suisse. Ses membres réagissent diversement à l’actualité, en fonction de leurs convictions et de leurs névroses — l’un allant rarement sans l’autre. Dans cet épisode, c’est Jacques-André Schinken, (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

A bout de souffle la Russie, vraiment? La guerre vue de Koursk

Alors que les récits occidentaux annoncent une Russie au bord de l’effondrement, que reste-t-il de ce diagnostic lorsqu’on se rend au plus près du front? A Koursk, région russe durement touchée par l’offensive ukrainienne de 2024, la vie a repris son cours malgré les attaques de drones et les destructions. (...)

Guy Mettan
Politique

Les deux leçons du 14 juillet

Les Suisses n’ont aucune raison de mettre le nez dans la célébration de la Fête nationale française. Mais cette année, ils feraient bien, comme tous les Européens, d’ouvrir l’œil sur les particularités de l’évènement voulues par Emmanuel Macron.

Jacques Pilet
Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Histoire

Quand l’armée suisse était un laboratoire de la guerre cognitive occidentale

Dans la mémoire collective suisse, l’armée incarne la défense ultime de la neutralité. Une armée de milice, ancrée dans le territoire, méfiante à l’égard des grandes puissances, gardienne sourcilleuse de l’indépendance nationale. Pourtant, dès les années 1950, cette institution se retrouve au cœur d’un flux intense d’informations stratégiques venues de (...)

Jean-Christophe Emmenegger