Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

© Depositphotos
Ce début de mois d’août est marqué par une offensive importante pour faire taire les voix défendant la liberté d’expression et désireuses d’ancrer la neutralité dans la Constitution helvétique (votation du 27 septembre prochain). Cette offensive est souvent menée par des individus proches – a minima idéologiquement – des milieux atlantistes et européistes, sans que cette filiation soit clairement identifiée comme telle. La polémique créée par l’élu suisse Philippe Nantermod en est l’illustration.
La propagande russe est une réalité qu’il est important d’identifier, les médias le font généralement avec talent, bien que de manière assez unilatérale, obfusquant souvent l’autre propagande, en provenance de Washington. En revanche, assimiler les voix critiquant le narratif officiel sur la guerre en Ukraine à des marionnettes du Kremlin, c’est faire preuve d’une certaine malhonnêteté intellectuelle. Il s’agit en fait de procédés de guerre informationnelle typiques des périodes de guerre. Il est important d’en comprendre les ressorts et de ne pas tomber dans le panneau du manichéisme dans lequel de puissants intérêts cherchent à enfermer les populations, aussi en Suisse.
Un effort louable?
J’expliquais dans un précédent article en quoi l’affaire Xenia Fedorova, l’ancienne directrice de RT France, signait le retour d’une forme de maccarthysme à la française. L’Elysée a finalement eu raison de «la propagandiste du Kremlin la plus influente en France», comme la décrivait le journal Le Monde. Lundi 3 août, le tribunal administratif de Paris a confirmé son expulsion du pays. Clap de fin qui ne fera que renforcer la force de persuasion de son discours auprès des milieux convaincus que l’Etat leur ment sur les causes réelles de la guerre en Ukraine.
En Suisse, c’est l’initiative populaire «Sauvegarder la neutralité suisse», soumise à la votation le 27 septembre 2026, qui cristallise les débats autour de prétendues ingérences russes. Lancée par l’organisation Pro Suisse, soutenue par l’UDC mais aussi par des voix de gauche soucieuses de «défendre la paix», elle vise à inscrire dans la Constitution une neutralité perpétuelle, armée et stricte, interdisant l’adhésion à des alliances militaires et la participation à des sanctions économiques (sauf celles de l’ONU, de fait les seules légales aux yeux du droit international). Le texte a des défauts, mais il n’en demeure pas moins un effort louable pour clarifier la position de la Suisse sur la scène internationale, objectivement mise à mal depuis février 2022 et la reprise massive des sanctions de l’Union européenne contre la Russie.
Nantermod et la fabrique de l’amalgame
«Deux ans après la reprise des sanctions européennes contre la Russie, il n’y a plus guère que l’UDC et Moscou pour déclarer que la Suisse n’est plus neutre», écrivait l’éditorialiste Frédéric Koller dans Le Temps en avril 2024, au lancement de l’initiative. Rien n’est plus faux. De nombreuses nations du Sud global (notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine) ont constaté qu’aucune mesure coercitive similaire à celles prises contre la Russie n’est adoptée par Berne face à d’autres conflits mondiaux, notamment concernant les actions d’Israël à Gaza, au Liban ou en Iran. Ce qui suscite son lot d’incompréhension et une perte de crédibilité de la Suisse au niveau international.
Plus récemment, l’élu valaisan Philippe Nantermod (PLR) a créé la polémique en publiant sur Facebook une image générée par IA montrant le président russe, Vladimir Poutine, embrasser sur la bouche une statue représentant la Suisse. «Le baiser entre Leonid Brejnev et Erich Honecker, en 1979, est devenu l’un des symboles de la Guerre froide, écrit Nantermod sur Facebook. Il incarnait l’allégeance de l’Allemagne de l’Est, État satellite de Moscou, au Kremlin. Aujourd’hui, l’initiative sur la neutralité demande ce que Vladimir Poutine souhaite: une Suisse plus isolée, plus éloignée de ses partenaires démocratiques.

L’image générée par l’IA que Philippe Nantermod a publiée sur Facebook le 3 août 2026.
Après la RDA, est-ce vraiment au tour de la Suisse d’embrasser la Russie, mais celle de Vladimir Poutine? Devenir son nouveau meilleur allié? Sa nouvelle Allemagne de l’Est?» Tollé dans les rangs des défenseurs de l’initiative, par ailleurs tous assimilés à l’UDC – un autre moyen de phagocyter le vote car, pour une part importante de l’électorat de gauche, il reste impossible de voter dans le sens du parti populiste, même en cas d’accord fondamental avec certaines de ses positions.
Nantermod, prompt à diaboliser la Russie, est plus indulgent avec Israël, qu’il se garde bien de critiquer. Le gouvernement israélien coche pourtant toutes les cases des reproches qu’il fait à la Russie. Peut-être est-ce en raison de sa proximité avec Tel-Aviv, via sa participation à l’intergroupe parlementaire suisse-Israël, qui défend des positions israéliennes dans les domaines politique, économique, social et culturel, et entretient des relations avec la Knesset, ses membres et l’ambassade d’Israël? Quoi qu’il en soit, les Libéraux-radicaux lui ont emboîté le pas dans un communiqué officiel paru le 5 août.
Un message malvenu
La cause de toute cette excitation? La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a encouragé le peuple suisse à voter «oui» à l’initiative «sur la neutralité». Voilà pour l’ingérence tant redoutée: une prise de position caricaturale et malvenue, publiée sur Telegram, qui serait sans doute largement passée inaperçue si la NZZ n’en avait fait un article.
C’est être bien peu convaincu par la force de ses arguments que de crier ainsi au loup. C’est aussi avoir peu confiance dans la capacité de la population suisse à prendre une décision favorable à ses intérêts réels. Paradoxe, alors que la critique de l’ingérence russe se fait précisément au nom de la démocratie. Etrange, aussi, de la part de prétendus «libéraux», pour qui la liberté et la confiance dans l’expression non entravée par l’Etat des capacités individuelles sont historiquement des valeurs cardinales.
Dernière salve que je signalerai: une interview de l’historien Jean-François Fayet, professeur ordinaire à l’université de Fribourg, spécialiste de la Russie, dans Le Temps du 8 août. Il qualifie lui aussi les propos de Maria Zakharova d’ingérence «russe», et reproche à la porte-parole du Kremlin de véhiculer des «vérités alternatives». Au passage, il accuse Guy Mettan, qui publie régulièrement dans notre média, d’être un relais de la propagande du Kremlin – accusation qui lui est régulièrement adressée.
Le message de Zakharova est certes agressif. Le ton est polémique et elle émet une recommandation de vote explicite. Seulement, il est courant que des Etats étrangers, via leur presse ou des représentants officiels, s’expriment sur les votations suisses. Ainsi, l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» (juin 2026) a suscité de nombreuses remarques internationales, souvent en soulignant les risques pour les relations avec l’UE ou l’économie. Certains ont même parlé parfois de «Swiss Brexit». Ces commentaires, qui venaient des USA ou d’alliés européens, n’ont pas été considérés comme une «ingérence scandaleuse» dans les médias et le débat politique suisse majoritaire. Le cas russe est traité plus durement parce qu’il est plus frontal et plus polémique. Mais, surtout, il émane d’un adversaire. Ce simple fait est peut-être la preuve que la neutralité suisse a bien changé de nature depuis quelques années.
Cet article est exceptionnellement en libre accès, car il présente un intérêt public dans le cadre des prochaines votations fédérales. Notre média cependant ne vit que grâce à ses abonnés, donc n’hésitez pas à considérer un abonnement! C’est ici.
Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.
À lire aussi















