Et si la Suisse réinventait la neutralité?

Chaque époque redéfinit la neutralité dont elle a besoin. La neutralité suisse elle-même n’a jamais été une réalité figée. Depuis 1815, elle s’est transformée au gré des bouleversements historiques, des guerres, des mutations géopolitiques et des évolutions du monde. Sa permanence tient peut-être moins à la rigidité de sa forme qu’à sa capacité d’adaptation. Elle a traversé les époques non parce qu’elle serait demeurée identique à elle-même, mais parce qu’elle a continuellement trouvé de nouvelles manières d’habiter un monde en transformation.
Aujourd’hui, alors que la Suisse s’interroge une nouvelle fois sur son rapport à la neutralité, une question plus inattendue émerge peut-être derrière le débat apparent. Et si notre époque avait besoin d’une autre forme de neutralité? Non plus seulement politique ou diplomatique, mais épistémique.
Les débats actuels opposent souvent deux visions. Pour les uns, la neutralité constitue un héritage précieux qu’il convient de préserver dans sa forme la plus stricte. Pour les autres, elle apparaît comme une posture devenue insuffisante face aux défis du monde contemporain. Pourtant, cette
opposition masque peut-être un enjeu plus profond. Car, derrière la question de la neutralité, se dessine celle de notre capacité collective à habiter un monde devenu toujours plus complexe.
Nous traversons une période marquée par des transformations simultanées. Les équilibres géopolitiques se déplacent, l’intelligence artificielle reconfigure nos rapports au travail, au savoir et à la décision, les défis environnementaux obligent à repenser les modèles de développement, tandis que les mutations culturelles et technologiques transforment progressivement nos repères collectifs. Dans tous les domaines, les interdépendances se renforcent et les effets en cascade deviennent la règle plutôt que l’exception.
Pourtant, nos modes de compréhension demeurent largement organisés selon des logiques de séparation. Nous découpons les problèmes, nous spécialisons les savoirs, nous répartissons les responsabilités en secteurs distincts. Cette manière d’organiser la connaissance a produit des avancées considérables. Mais elle révèle aussi certaines limites lorsque les phénomènes que nous cherchons à comprendre sont eux-mêmes profondément interconnectés.
Les défis auxquels nous sommes confrontés dépassent désormais les frontières disciplinaires, institutionnelles et parfois même nationales. Comprendre ces réalités exige davantage qu’une accumulation de connaissances spécialisées. Cela exige une capacité à mettre en relation des éléments que nous avons progressivement appris à traiter séparément.
C’est précisément de cette nécessité qu’est née l’idée de transdisciplinarité. Contrairement à ce que l’on imagine parfois, elle ne consiste pas simplement à réunir plusieurs experts autour d’une même table. Elle cherche à créer les conditions d’un dialogue entre différentes formes de savoir, différentes expériences et différentes visions du monde. Son ambition n’est pas d’effacer les différences, mais de permettre leur rencontre afin de faire émerger une compréhension plus vaste.
Or, malgré son importance croissante, cette approche demeure encore marginale dans la plupart de nos institutions. Nos systèmes éducatifs, administratifs et politiques restent largement structurés selon des logiques sectorielles, alors même que les problèmes auxquels ils tentent de répondre deviennent toujours plus systémiques.
La neutralité face à la complexité
Sous cet angle, la neutralité suisse peut être relue autrement. Non comme une simple posture diplomatique ou comme une absence de position, mais comme une capacité à maintenir des espaces de rencontre lorsque les logiques d’affrontement tendent à tout polariser.
Historiquement, la Suisse a développé cette fonction à travers les bons offices, la médiation et le maintien de canaux de dialogue entre des acteurs qui ne se parlaient plus. Cette fonction n’a rien perdu de son actualité. Elle est peut-être même devenue plus nécessaire encore.
Mais peut-être faut-il aujourd’hui prolonger cette intuition au-delà du champ géopolitique. Aux côtés de la neutralité politique pourrait émerger ce que l’on pourrait appeler une neutralité épistémique.
L’expression ne désigne ni un relativisme généralisé, ni une suspension permanente du jugement. Elle ne prétend pas que toutes les opinions se valent, ni que la vérité n’existe pas. Elle repose au contraire sur une idée simple: aucune discipline, aucune institution, aucun courant de pensée, aucune idéologie, aucune culture et aucun pays ne possède à lui seul une compréhension complète du réel.
Plus le monde devient complexe, plus les limites de chacun de nos modèles d’interprétation apparaissent. La neutralité épistémique consiste alors à maintenir ouvertes les conditions du dialogue entre des perspectives différentes. Non parce qu’elles auraient toutes raison, mais parce qu’aucune ne peut prétendre épuiser à elle seule la totalité du réel.
Cette posture ne suspend pas le jugement par faiblesse. Elle le suspend provisoirement par exigence intellectuelle. Elle rappelle que la compréhension précède souvent l’évaluation, que l’écoute attentive d’une position divergente ne constitue pas une adhésion et qu’explorer un récit ne signifie pas le cautionner.
Cette question devient particulièrement importante dans une époque où les conflits portent de moins en moins uniquement sur des intérêts divergents et de plus en plus sur des interprétations différentes de la réalité elle-même. Ce qui paraît évident à certains devient incompréhensible pour d’autres. Les désaccords ne concernent plus seulement les solutions, mais la manière même de définir les problèmes. Les débats publics se transforment alors en confrontations entre récits qui peinent à se rencontrer.
Dans un tel contexte, préserver des espaces capables d’accueillir plusieurs niveaux de lecture devient un enjeu démocratique majeur.
La Suisse dispose peut-être d’un héritage singulier pour contribuer à cette réflexion. Sa diversité linguistique, son fédéralisme, sa culture du compromis, son expérience de la coexistence et sa tradition de médiation peuvent être relus comme autant de ressources utiles pour apprendre à habiter la complexité. Non en supprimant les différences, mais en créant les conditions de leur rencontre.
Cependant, une telle neutralité ne peut demeurer une idée abstraite. Si elle possède une valeur, elle doit pouvoir s’incarner dans des lieux, des pratiques et des expériences concrètes, capables d’accueillir des personnes issues d’horizons différents sans les réduire immédiatement à une discipline, une idéologie, une appartenance ou un récit particulier.
Des lieux pour faire vivre la rencontre
C’est dans cet esprit que s’inscrit la démarche Pré de Vert, pensée comme une clairière de rencontre au sein de la complexité, où disciplines, expériences et sensibilités différentes peuvent se croiser sans être immédiatement réduites les unes aux autres. Non comme un centre d’expertise supplémentaire ou comme une nouvelle doctrine, mais comme une tentative d’explorer concrètement les conditions d’une rencontre entre des perspectives, des savoirs et des expériences qui demeurent souvent séparés. A sa modeste échelle, Pré de Vert cherche moins à produire des réponses qu’à rendre possibles certaines rencontres.
Car il n’est pas certain que les défis du 21ᵉ siècle puissent être compris à partir d’une seule discipline, d’un seul récit ou d’un seul niveau de lecture. Encore faut-il créer les lieux où cette pluralité peut véritablement se rencontrer.
Au fond, ce qui me préoccupe aujourd’hui n’est pas l’existence du désaccord, dont aucune société vivante ne peut se passer. Ce qui m’inquiète davantage est l’appauvrissement progressif de notre capacité collective à accueillir la complexité. Trop souvent, ceux qui défendent une neutralité exigeante sont soupçonnés de complaisance, tandis que ceux qui souhaitent un engagement plus affirmé s’arrogent parfois le monopole de la morale. Ces caricatures empêchent la réflexion.
Une démocratie mature devrait pouvoir accueillir la complexité sans réduire toute divergence à une opposition entre le bien et le mal.
Peut-être que la neutralité la plus féconde du 21ᵉ siècle ne sera pas une neutralité de retrait. Peut-être sera-t-elle une neutralité de reliance. Une capacité à maintenir des espaces où la complexité peut être accueillie sans être immédiatement réduite à des logiques binaires, une capacité à préserver les conditions du dialogue lorsque les logiques de polarisation tendent à les fragiliser.
Non parce qu’il faudrait renoncer aux convictions, mais parce que la compréhension du monde exige aujourd’hui davantage que l’affirmation de positions. Elle exige aussi l’humilité de reconnaître que toute perspective demeure partielle et que c’est souvent dans la rencontre entre ces perspectives que peut émerger une intelligence plus vaste du réel.
Après avoir développé une neutralité politique au service du dialogue entre les nations, la Suisse pourrait peut-être contribuer à faire émerger une neutralité épistémique au service du dialogue entre les savoirs, les cultures, les récits et les visions du monde.
Non parce qu’elle détiendrait une vérité particulière, mais parce qu’elle contribuerait à créer les conditions permettant à des vérités partielles de se rencontrer, de dialoguer et, parfois, de faire émerger une compréhension plus vaste.
Dans un siècle marqué par la fragmentation des connaissances autant que par les tensions géopolitiques, ce n’est peut-être pas la plus petite contribution que notre pays pourrait offrir au monde.
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