«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

Martin Bernard

Par Martin Bernard · Publié le 21 août 2026 · 8 min de lecture

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse
«Retour du soldat suisse», une œuvre du peintre bernois Sigmund Freudenberger (1745-1801). © DR

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents méconnus au moralisme anti-neutralité, qui ne sont pas sans ressembler à la situation actuelle.

L’idée d’une Suisse humaniste et pacifique est relativement récente. Et quand la neutralité a été définie, elle a rapidement suscité de nombreuses critiques, étrangement semblables à celles d’aujourd’hui. Jusqu’au 19e siècle, la Suisse est surtout connue pour ses mercenaires et ses soldats «capitulés» ou «avoués», enrôlés légalement ou non au service des princes et monarques européens contre rémunération. Loin du pacifisme qu’elle incarne aujourd’hui, la Suisse passe alors pour un pays violent et sanguinaire, rude au mal et taillé pour le combat.

Cette réputation prend racine dès la victoire de Morgarten, en novembre 1315. Contre toute attente, l’alliance des Waldstätten vient à bout des troupes de Léopold de Habsbourg. Entre 1315 et 1515, les Confédérés enchaînent une incroyable série de campagnes militaires. Les Habsbourg sont chassés du pays après Sempach (1386) et Næfels (1388), Charles le Téméraire est défait à Grandson et à Morat (1476), et l’empereur Maximilien de Habsbourg est vaincu lors des guerres de Souabe (1499). En 1512, les Confédérés envahissent la Bourgogne et assiègent Dijon avant de signer la paix avec Louis XII contre 400 000 écus. La même année, alliés au pape et à Venise, ils envahissent la Lombardie et installent Maximilien Sforza sur le trône de Milan, sous leur protectorat.

En ce début de 16e siècle, plus rien ne semble donc arrêter les Suisses, dont les visées d’expansion territoriale sont explicites. Ces succès s’expliquent notamment par le système de milice instauré dans les cantons. Le service y est obligatoire, ce qui est exceptionnel en Europe avant la Révolution française. Chaque homme suisse est formé au combat et prêt à partir en guerre contre rémunération, un bon moyen pour lui de s’y constituer un pécule confortable. Lors de leurs campagnes, les Helvètes ne font pas de prisonniers, achèvent les blessés et pillent les villages vaincus. On les dit «âpres au gain, querelleurs, violents et même sauvages». Leur réputation les précède: ils passent pour invincibles et les princes se les arrachent, soucieux de compter les meilleurs fantassins d’Europe dans leurs rangs. Ainsi, dès 1497, Paris se dote de la compagnie des Cent Suisses de la Garde, première unité helvétique permanente à l’étranger.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
2 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

La neutralité, la gauche et la guerre

GéopolitiqueArticle

La neutralité, la gauche et la guerre

La gauche suisse, historiquement porteuse des luttes pour la paix, se retrouve divisée face à l'initiative sur la neutralité. Tandis que PS, Verts et SolidaritéS rejoignent une union sacrée avec la droite et les milieux économiques pour la combattre, une minorité pacifiste et internationaliste y voit au contraire un outil de non-alignement face aux impérialismes. Entre désir de sanctions, dépendance croissante à l'OTAN et bons offices oubliés, cette fracture interroge: comment les gauches peuvent-elles retrouver un chemin commun vers la paix?

Anne Voeffray

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

GéopolitiqueArticle

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

Le journaliste alémanique Rafael Lutz a publié, le 19 août 2026, un livre qui fait couler beaucoup d’encre: «Das NATO-Netzwerk in der Schweiz». A l’aide de documents obtenus en vertu de la loi sur la transparence, il décrit un réseau de fonctionnaires, d'experts et de journalistes qui œuvrent au rapprochement méthodique de la Suisse avec l'OTAN. Après l'intervention de l'avocate d'une haute fonctionnaire visée par un chapitre, les grands libraires alémaniques ont retiré le livre de la vente. Aucune décision de justice n'a été rendue. A trois semaines du vote sur l'initiative pour la neutralité, Rafael Lutz livre ici sa première interview dans un média romand.

Martin Bernard

Derrière le mot neutralité

GéopolitiqueArticle

Derrière le mot neutralité

Nous voilà submergés d’arguments pour ou contre l’initiative soumise au peuple le 27 septembre. Et si l’on s’interrogeait sur la nature même de ce mot, la neutralité. Ce n’est pas un principe philosophique, c’est un comportement individuel ou collectif face à une situation de conflit. Pas seulement une guerre, parfois une simple dispute. Un choix personnel. Fermer les écoutilles ou pas. Prendre parti ou pas. Se taire ou agir.

Jacques Pilet

Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

GéopolitiqueArticleLibre

Non, défendre la neutralité suisse ne fait pas de vous un agent du Kremlin

Alors que la votation du 27 septembre prochain sur l’initiative «Sauvegarder la neutralité suisse» approche, une offensive médiatique et politique se déploie pour assimiler ses défenseurs à des relais du Kremlin. L’image IA diffusée par l’élu suisse Philippe Nantermod (PLR) montrant Poutine embrasser la Suisse en est l’illustration. Derrière la dénonciation de l’«ingérence russe», se joue un débat plus profond, celui de la crédibilité de la neutralité helvétique depuis 2022 et du droit de critiquer le narratif dominant sans être taxé de pro-Poutine.

Martin Bernard