Les leçons de «L’épopée sibérienne»

Publié le 26 mai 2018

Tableau « La conquête de la Sibérie par Yermak » de Vassili Sourikov (1895), Musée Russe (Saint-Pétersbourg) – Huile sur toile. – © Montage BPLT / Wikimedia Commons

Le livre d’Eric Hoesli, saisissant survol de l’expansion russe en Sibérie, jusqu’au Pacifique et au grand Nord, a une dimension romanesque qui emporte le lecteur (voir notre précédent article «"L’épopée sibérienne": un pan de l’histoire mondiale enfin révélé). En journaliste et en historien, il raconte des faits, des personnages et ne fait pas de théories. Mais il n’est pas interdit aux lecteurs de s’interroger sur ce que nous apprenons ainsi sur la Russie d’aujourd’hui et peut-être aussi sur l’évolution de nos propres sociétés. Quelques pistes…


Bon pour la tête vous offre la lecture de cet article,

habituellement réservé à ses abonnés


On ne comprend rien à la Russie actuelle sans connaissance historique. Elle a été depuis des siècles inquiète de son enfermement, quasiment sans accès aux mers chaudes sillonnées tout autour du monde par des puissances navales, britanniques, françaises, espagnoles, américaines. Cet immense pays a toujours été tributaire d’elles pour ses échanges commerciaux internationaux. De tout temps, les Occidentaux se sont efforcés de contenir leur immense voisine et, chaque fois que c’était possible, tirer parti de ses richesses. La tentative de la Russie, à plusieurs reprises, de contrôler la mer Baltique et les espaces du grand nord n’a pas suffi à la désenclaver mentalement. Le fait qu’elle se trouve aujourd’hui en présence de bases de l’OTAN sur presque toutes ses frontières accentue bien sûr ce sentiment.

L’ouverture et le repli

Il est frappant de constater, à travers les siècles, l’alternance des phases d’ouverture à l’ouest et de repli. Selon les circonstances, selon la vision du monde des tsars et tsarines, puis des dirigeants communistes. Cela aussi bien sur le plan politique, économique qu’intellectuel. Le récit de la conquête de l’est sibérien illustre les nombreux fruits de la coopération scientifique avec les occidentaux, Allemands en tête dont l’influence a été forte à plusieurs époques. Et à chaque fois, succédaient des moments de rejet. Exemple relativement récent et caricatural: après le triomphe que fut la découverte du Pôle nord et la célébration de ses héros, Staline s’empressa de liquider en priorité les pionniers d’origine étrangère et les juifs. Au-delà du cas de ce paranoïaque sanguinaire, on retrouve à Saint-Pétersbourg et à Moscou ce va-et-vient sempiternel entre l’envie et la peur.

La passion de l’exploration

L’épopée sibérienne s’est nourrie certes de la soif de richesses, du désir de grandeur de l’Etat mais aussi d’une passion de la connaissance, de la découverte. Le prix payé par ces pionniers fut inouï. Voyages éprouvants jusqu’à tuer les moins forts, la faim, le froid, tous les dangers d’une nature hostile. Avec nos yeux contemporains, on se demande comment des hommes et des femmes ont pu subir cela. Sommes-nous devenus moins résilients? Comment ont-ils accepté en toute connaissance de tels périls? A l’heure où, chez nous, on court après le risque-zéro, la prévention des risques, à l’heure où la conquête spatiale n’intéresse plus guère que les spécialistes, il y a de quoi s’interroger.

L’usage du temps

La vie des pionniers de l’épopée sibérienne était courte. La plupart moururent entre trente et cinquante ans. Et il fallait des mois, parfois des années pour traverser ces nouveaux espaces. Quelle était donc leur notion du temps? Ils étaient à la fois follement pressés et patients. A noter, et cela a de quoi nous troubler en comparaison d’aujourd’hui, ils commençaient très tôt. De jeunes assoiffés d’espaces, de richesses et de connaissances, se lançaient dans l’aventure à l’âge de vingt ans ou avant, beaucoup ayant fait auparavant de bonnes études, en Russie et à l’étranger, parlant les langues, ayant lu des bibliothèques entières dans leur spécialité. Y avait-il, dans la Russie d’hier, un secret de l’éducation?

Il fallut souvent des décennies de palabres, dans les affrontements et les intrigues, pour aboutir à une décision des tsars. Mais lorsque l’ordre était donné d’y aller, comme sous le communisme d’ailleurs, cela bardait!

Au moins vingt ans pour décider du trajet du train transsibérien, mais une dizaine seulement, dans les pires conditions, pour en jeter les bases jusqu’au Pacifique. Des milliers de kilomètres à travers steppes, forêts, marécages et rivières. Peu avant, les Suisses creusaient le tunnel du Gothard en dix ans. Une épopée aussi, dit-on. Pas tout à fait à la même échelle et au même sens du mot.

Le néant démocratique

Le récit d’Hoesli montre concrètement comment ont fonctionné les mécanismes compliqués, souvent secoués, du pouvoir à travers les siècles. Pas besoin de faire un dessin. Même frottés à l’esprit des Lumières pour certains, et pas des moindres, tsars et tsarines, princes et princesses n’ont jamais eu le moindre goût pour ce que nous appelons la démocratie. Puis vint le totalitarisme rouge jusqu’à la caricature extrême du stalinisme. Certes, après l’effondrement de l’URSS, des espaces d’expressions diverses sont enfin apparus, mais, que cela plaise ou non, le concept de démocratie tel que nous l’entendons ne paraît pas avoir encore pris racine. Comment s’en étonner? Le parcours historique n’a pas préparé le terrain, c’est le moins que l’on puisse dire.


Cet article vous a plu? Bon pour la tête a besoin
de votre soutien. Oui! De vous, lecteurs, notre seul éditeur.


Entêtez-vous, abonnez-vous!


Précédemment dans Bon pour la tête

«L’épopée sibérienne»: un pan de l’histoire mondiale enfin révélé – Jacques Pilet


Eric Hoesli, L’épopée sibérienne, Syrtes/Paulsen.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Les deux leçons du 14 juillet

Les Suisses n’ont aucune raison de mettre le nez dans la célébration de la Fête nationale française. Mais cette année, ils feraient bien, comme tous les Européens, d’ouvrir l’œil sur les particularités de l’évènement voulues par Emmanuel Macron.

Jacques Pilet
Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Histoire, Culture

Comment l’Inde a transformé le monde

«La Route de l’Or», de William Dalrymple, qui vient de paraître aux Editions Noir sur Blanc, raconte la période durant laquelle l’Inde ancienne a étendu son empire intellectuel et économique, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Et comment celui-ci a décliné, en partie parce que les Indiens ont donné aux Européens (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Histoire, CultureAccès libre

Grandson–Morat: le trésor, le mythe et les ombres de l’Histoire

A l’occasion du 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, le Musée historique de Berne revisite un épisode fondateur de l’histoire suisse. Entre trésors bourguignons mythifiés, mise en scène édulcorée et relecture contemporaine parfois biaisée, l’exposition interroge notre rapport à l’Histoire. Et révèle, en creux, les tensions entre (...)

Jean-Claude Péclet
Politique

L’Ukraine à l’offensive tous azimuts

L’attention du monde s’en était détournée. En ce printemps 2026, sur ce théâtre, il se produit pourtant des rebonds qui changent les perspectives d’avenir. Pas d’issue à la guerre pour le moment, mais les rapports de force se modifient.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Politique

Mais où sont passés les crimes de guerre?

Dans les guerres contemporaines, tous les camps estiment être du bon côté de l’histoire — mais tous ne sont pas jugés de la même manière. Derrière les récits dominants, une réalité plus dérangeante apparaît: celle d’une indignation sélective, où certains crimes de guerre sont amplifiés tandis que d’autres sont passés (...)

Guy Mettan
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La fureur du verbe et de l’ego

Face à l’Iran, un homme seul est sur le point de décider entre la guerre et la paix, entre l’offensive d’une armada ou les pourparlers. D’autres ont à choisir entre le prolongement d’un conflit abominable entre l’Ukraine et la Russie ou la recherche d’une issue. Que se passe-t-il dans la (...)

Jacques Pilet