Les émotions souterraines de Marc Aymon

Publié le 1 octobre 2021

Marc Aymon. – © Matthieu Gafsou

De l’amour interdit au deuil, en passant par la colère, l’incompréhension ou encore l’envie, c’est une large palette de sentiments qui se dévoile au fil des 12 chansons de l’album «humains». Dernier projet du chanteur valaisan Marc Aymon, il se nourrit d’histoires humaines en quête de paix à travers des émotions qui nous pétrissent. Ecrit à quatre mains avec Jérémie Kisling et réalisé par Frédéric Jaillard, il symbolise aussi bien ses retrouvailles avec le public qu’avec des amis musiciens, venus partager leurs passions dans ces ballades.

«…Laisse passer l’amour et ton âme au grand jour…»

Enflammé des rencontres et avide de nouvelles aventures humaines, Marc Aymon jongle avec les registres et styles musicaux différents dans ses cinq disques. Après un voyage avec sa guitare aux Etats-Unis, qui a déclenché l’album Marc Aymon, il s’est hasardé dans le hyper pop D’une seule bouche avant de se plonger dans le patrimoine folklorique suisse dans Ô bel été! Chansons éternelles. «Dans mes deux derniers projets je chantais surtout les mots des autres. Pour humains j’ai eu l’envie d’aller à l’intérieur de moi-même, de partager ma vie de ces dernières années. J’ai connu beaucoup de séparations, dont celle avec ma maman, disparue subitement. J’avais beaucoup fui dans le travail, aujourd’hui j’ai eu envie de lui rendre hommage, notamment à travers la chanson qui s’appelle Quelqu’un t’attend quelque part, se demandant si ceux qui s’en vont nous guettent encore», explique Marc Aymon.

Le second élément déterminant dans la conception fut les deux rencontres, qui ont fait transformer les prémisses de ce projet musical en une véritable aventure de deux ans et demi. Alors qu’ils se croisaient régulièrement depuis des années, Marc Aymon et Jérémie Kisling ont toujours parlé d’un projet commun basé sur leurs affinités mais sans idée concrète. Puis, un jour, en se mettant au piano et à la guitare, ils ont fait naître la chanson L’oiseau. Blessé, il est un peu cabossé et abasourdi par la vie et ses colères internes. Le début de l’album. «A ce moment, j’avais cette colère qui me dévorait, mais que je n’arrivais pas à sortir. La transformer en paroles m’a consolé. J’ai compris que c’était pour moi le bon moment pour réécrire des textes originaux. Jérémie m’a alors tendu la main. Mettre des mots sur des émotions enfouies signifiait pouvoir les regarder de face. Lui aussi utilise cette métaphore, se prendre la main, pour balayer les doutes et s’entrainer mutuellement dans l’écriture de 12 chansons, leur enregistrement et la tournée qui nous attend», sourit le chanteur. La seconde rencontre est celle avec Frédéric Jaillard, réalisateur multi-instrumentiste. «Je suis allé le voir avec mon idée, sans même y croire moi-même encore, mais Frédéric a pris guitare, sa basse, sa batterie, sa mandoline, son banjo, son piano et a commencé à habiller nos chansons», sourit Marc Aymon. Progressivement, des amis musiciens se sont rejoints au trio pour partager un ou plusieurs morceaux de cet album naissant. Parmi eux, la violoniste Julie Berthollet, Jasser Haj Youssef et sa viole d’amour, la chanteuse Milla et bien d’autres.

Entre Fallot et Ata Kandò

«Chaque disque est lié à des images qui donnent un paysage, posent un terreau, encourageant la créativité. Pour Ô bel été! ce sont les dessins de Cosey, pour humains j’ai été touché par une photographie d’Ata Kandò, qui représente un  bonheur simple et paisible, et par le Château Fallot, devenu notre résidence pour plusieurs semaines», précise Marc Aymon. Situé sur les hauteurs de Lausanne, ce manoir gothique a une jolie histoire: Alfred Fallot aurait construit cette bâtisse en 1899 autour d’un orgue de plus de 700 tuyaux pour convaincre son épouse, organiste de la cathédrale de Strasbourg, de venir vivre en Suisse avec lui. Aujourd’hui habité, il a néanmoins pu accueillir les musiciens, séduits par l’immense escalier dans le hall, un piano à queue qui a donné l’élan à l’album et un apparemment très sympathique golden retriever, Grimo. Au mur, a été accroché ce cliché de la photographe humaniste Ata Kandò, issu de la série réalisée en Suisse avec ses deux enfants en 1954, Dreams in the Forest. Pour l’anecdote, pour le faire venir au château, Marc Aymon a contacté la famille de l’artiste décédée en 2017 dans un anglais très basique. Enthousiastes, ils l’ont ensuite épaulé pour convaincre le collectionneur qui possède le tirage original de le prêter… dans un anglais un peu plus soutenu. Le pari était très juste. En plus d’inspirer les musiciens sur le moment, au fur et à mesure des enregistrements, l’évidence est apparue: c’est la pochette du futur album! «Pour les autres images du projet, j’ai souhaité travailler avec le photographe suisse Matthieu Gafsou. Ce cliché d’Ata Kandò, lui a fait penser à un lieu de son enfance. Nous avons donc pris nos sacs à dos et durant deux jours sommes partis en direction de ce glacier, traversant une forêt sombre, jusqu’à trouver la lumière. C’est exactement le message de ce disque formulé par Jérémie: tu ne traverses pas seul cette vallée sombre. D’ailleurs, il l’a prononcé par rapport à la poétique et tragique chanson Nos amours souterraines, l’histoire vraie d’un jeune couple italien qui vit un amour interdit en période fasciste. Ils décident de se séparer, mais en 1929 réunissent leurs lettres pour les enterrer à jamais dans un tube en métal, non loin de Rome. Nous avons peut-être tous cette envie de garder à tout jamais certains amours, qui ne sont déjà plus là», nuance le musicien.

Démarche du projet

Voulant redonner un sens à la musique, perdue entre le digital et les téléchargements illégaux, Marc Aymon a mené une démarche à la fois de création et d’édition. Elle s’est concrétisée dans un format coffret. Dedans, un code de téléchargement légal, un CD, un vinyle et un livre photo avec des images de Matthieu Gafsou et des textes, le tout réalisé en Suisse d’une façon éthique par des petits artisans. «L’ère numérique maltraite beaucoup d’amis musiciens, j’ai souhaité réaliser un projet que peux vraiment offrir comme je souhaite le recevoir. Finalement, humains est un projet paisible où les émotions sont posées sans maquillage. L’artiste décrit ses joies et ses tourments dans ses chansons pour les offrir au public, qui pourra y trouver un miroir. Finalement, nous sommes tous des petits cœurs de soldat, des petits êtres humains avec un h minuscule et avec un s à la fin, avec nos émotions et nos contradictions», conclue Marc Aymon.

« … C’est pas ce qu’on apprend
C’est pas ce qu’on attend
Mais c’est tout ce qui nous rend humains»

Le site de Marc Aymon


Le coffret est disponible chez Payot au prix de 45 francs

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