Le style réac: usine à maximes

Publié le 19 août 2022

Carte postale à l’effigie de Maurice Barrès. – © Limédia Galeries

La droite ferait passer le style avant toute chose. Dans l’un de ses romans, un personnage de Michel Houellebecq affirme que tous les grands stylistes sont des réactionnaires. Or, ainsi que le raconte Vincent Berthelier, l’auteur du «Style réactionnaire» qui vient de paraître aux Editions Amsterdam, ce discours est de circonstance et connaît son acmé après-guerre chez les Hussards soucieux de minimiser l’engagement vichyste de la droite littéraire et de réhabiliter ses auteurs phares en les présentant comme des stylistes.

Plus largement, en étudiant un large corpus d’auteurs de droite, Le style réactionnaire tend à repenser complètement les rapports entre style et politique. Pour cela, il dissèque les conceptions défendues par les praticiens nationalistes, en analysant la part précise du gap qui existe entre leurs déclarations d’intention et les résultats obtenus, et ceci en portant l’accent sur trois périodes précises:

  • l’entre-deux-guerres avec Barrès, Maurras, Bernanos ou Jouhandeau
  • la période de l’essor du fascisme et de la Libération avec les Hussards, Aymé, Morand et Chardonne
  • des années 1970 à nos jours, pendant laquelle s’épanouit la pensée réactionnaire actuelle avec Cioran, Millet, Camus, Houellebecq

Michel Houellebecq, réac pop

Le livre effleure à peine Céline qui excède le cadre de la démonstration et en est l’exception plutôt que la règle. Par contre, à l’autre gloire, celle actuelle de Michel Houellebecq, il consacre un chapitre entier. Notre fameux faiseur de best-sellers, ayant toujours explicitement rejeté le formalisme si cher aux autres auteurs de droite, ne donne pas dans les stéréotypes du genre. Il s’auto-définit comme un amateur de science-fiction et de rock’n’roll, opposé au Nouveau Roman, considérant Céline ridiculement surévalué et Drieu La Rochelle, Morand, Félicien Marceau et Chardonne, comme une brochette de médiocres lamentables. Leur petit renom venant, pour lui, de l’idée fausse qu’étant des salauds, ils seraient donc forcément de bons auteurs. D’où le fait que, bien qu’antiféministe et islamophobe, Houellebecq n’est pas un vrai réac. C’est un antilibéral qui ne méprise pas le peuple, loin de là, il est même partisan d’une démocratie directe, sur le modèle suisse! Son côté réac, parce qu’il en a un bien sûr, plus éthique que politique, s’applique surtout au domaine des mœurs. La disparition de la contrainte matrimoniale et la libération sexuelle ayant eu, dit-il, le même effet sur les rapports humains que le libéralisme, soit de la concurrence, des inégalités considérables et des tonnes de souffrance. 

Donnant comme références Balzac et Dostoïevski qui ont tous deux la réputation d’écrire mal, et se voulant réaliste, il place les questions formelles au second plan. Souvent accusé d’être sans style, il  répond que seule une critique naïve croit que le style se voit, que c’est une affaire de points de suspension. Mon style, révèle-il, est juxtaposition de phrases anodines produisant un effet absurde, une inadéquation qui amène un rire amer, jaune et sans joie. Comme ici par exemple: «Nous fîmes une pause rapide pour aller déjeuner. Au même moment, à moins d’un kilomètre, deux adolescents de la cité des Courtilières éclataient la tête d’une sexagénaire à coups de battes de base-ball. En entrée, je pris des maquereaux au vin blanc.» On peut pointer aussi sa façon de  parler en scientifique de chose qui ne le sont pas et ceci en se réclamant d’Auguste Comte, du comportementalisme et du behaviourisme. Bref, pour lui, comme le disait Schopenhauer, la seule condition pour avoir un bon style est d’avoir quelque chose à dire. 

L’entre-deux-guerres

Cette génération décrit la langue qu’elle recherche comme étant nationale, saine et apte à exprimer des idées avec clarté et vigueur. Classique et classicisme sont des notions larges et plastiques, synonymes aussi bien de sobre et simple que de recherché et d’ampoulé. C’est plus, par exemple, dans les discours de Maurras, dans ses nombreuses remarques sur la grammaire, la langue et l’écriture qu’on en trouve la définition, que dans Quand les Français ne s’aimaient pas de 1916 où il développe longuement la métaphore du corps intoxiqué par une substance étrangère.

Tous ces auteurs sont nostalgiques d’un âge d’or où l’ordre social, accepté par tous, maintenait chacun à sa place, d’un temps où la langue et la littérature n’étaient pas polluées par des apports allogènes, où le lien avec la terre des ancêtres donnait sens à la vie des populations. C’est donc cette France catholique, royaliste pour les uns – Drumont, Maurras – républicaine pour d’autres – Maurice Barrès –, dont les pamphlétaires regrettent la déliquescence. Barrès, antisémite et xénophobe, qui connaît la gloire à moins de 30 ans avec sa trilogie du Culte du moi, écrit en fait avec un style apprêté qui donne dans la joliesse et en 14-18, dans le bourrage de crâne. 

Quant à Georges Bernanos, il use volontiers de phrases sentencieuses et de vérités générales sous forme de maximes, genre si typique de la littérature française. Oui: «Il faut beaucoup d’indisciplinés pour faire un peuple libre.» Oui: «La civilisation moderne est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure.» Son autre tic étant la répétition: «Nous n’avons jamais perdu le respect du respect. Du respectable respect. Nous n’avons, nous n’avons à avoir ni regret, ni remords.»

Chez Montherlant aussi règne le style «bien écrit» qui est le fond commun de la plupart des écrivains réactionnaires. «Les gens s’étonnent toujours que vous ne quittiez pas Paris l’été, sans comprendre que c’est précisément parce qu’ils le quittent que vous y restez.»

Pour Jouhandeau quand il se moque de la vie de province, il a du style, un côté pseudo naïf mais avec l’arrivée du Front populaire, il se lance dans l’écriture de pamphlets bourrés de poncifs éculés, tel que le Juif décrit comme virus, crasse, pou, être simiesque, merci pour l’originalité! Il n’y a plus là trace de forme littéraire, ni de modulation ironique. Plus rien que du littéral, du stéréotypé, du premier degré.

L’après-guerre

Chardonne usant et abusant des maximes, Maurice Blanchot, en pointant les défauts inhérents au genre, soit banalité, facilité et présomption, l’en blâme fermement. 

Morand, l’auteur de Lewis et Irène, livre tiré à plus de 100’000 exemplaires, fut admiré en son temps par Céline, Nimier, Blondin et décrit comme un styliste scintillant. Chardonne et lui, qui avant-guerre, ne se supportaient pas, après-guerre, s’allient pour des raisons tactiques et lors de la publication posthume de leur correspondance, la critique fut unanime pour dire qu’elle était ignoble mais qu’elle avait du style. Style voulant dire ici «vacherie». Mais les phrases de ce genre sont de tous les temps et de tous les esprits; on trouve les mêmes chez Tristan Bernard, Sacha Guitry ou Dubuffet.

Les Hussards

Cette génération dédaigne les normes stylistiques et langagières typiques de ses prédécesseurs et ceci en faveur d’une pose aristocratique qui amène les Hussards à se considérer comme absolument au-dessus de toute forme de convention. Pour se détacher de la vieille droite poussiéreuse et de la gauche sartrienne, ils adoptent un fort côté esthète, potache et dandy. 

Chez Breton ou Debord, il y a stratégie, volonté de monopole sur leurs arts et pensées, de même, chez les Hussards dans leur offensive pour réhabiliter la droite littéraire qui venait fraîchement de se faire largement déconsidérer, il y aussi stratégie. S’opposant frontalement à Sartre et aux Temps modernes, pour s’attirer la sympathie de piliers de l’institution tels Jean Paulhan ou François Mauriac, ils jouent d’Aymé, d’Audiberti, de Morand, de Jouhandeau et de Chardonne. 

En juin 1955, dans La Parisienne, à la question: Existe-t-il un style de droite? Audiberti répond: la gauche manque de naturel, a un style laborieux et trop travaillé, tandis que la droite maitrise avec brio l’aisance, la fluidité, l’élégance et la désinvolture. 

A la subversion dure des formes opérée par le Nouveau Roman, au refus du consensus national gaullien et du mythe de la France résistante, les Hussards opposent une subversion douce et un désir de participer à nouveau à l’écriture du grand récit national. L’irresponsabilité est revendiquée. Dans leurs livres, les aventures que traversent les héros sont sans conséquences. Si pour les anciens réacs, l’enfance était femme, colonisé, peuple, image de ceux qui ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes, avec les Hussards, cette même enfance devient l’image de la liberté et du bonheur de vivre d’une bande sales gosses.

La dernière génération

Tout en dissimulant son passé fasciste et en adoptant le français comme nouvelle langue, Cioran se fait une spécialité de l’aphorisme dans une variante ironico-pessimiste. Mais en 1977, repris par les idées de sa jeunesse, il publie «Les deux vérités», texte qui annonce le futur Grand Remplacement de Renaud Camus et dans lequel il dit qu’à l’exception des Russes, en Occident, on vit la fin de la race blanche. Voilà. Il a lu Alain de Benoist. L’ennemi n’est plus le communiste mais l’immigré. 

Ces nouveaux entrants appartiennent à d’autres cercles que ceux jusqu’ici évoqués. Cioran à la NRF, Renaud Camus est lancé par Barthes, Philippe Muray par Tel Quel, Richard Millet se revendique de Blanchot et Louis-René des Forêts. Ils renouent avec la haute culture d’avant-garde dans ce qu’elle a de plus hermétique. Mais quand Millet ajoute «littéraire» à son «Eloge d’Anders Breivik», écrit avec l’habituelle platitude pamphlétaire, il cherche à légitimer un texte politique dans lequel il approuve les combats contre l’immigration extra-européenne et contre la social-démocratie du tueur norvégien.

Pour ce qui est de Renaud Camus, Vincent Berthelier n’évoque quasi pas la fameuse notion de «Grand Remplacement». Sans doute excède-t-elle la problématique du livre? 

Pour conclure

A la fin du XXème siècle la littérature a perdu son prestige symbolique, et l’écrivain son rôle de guide spirituel. En matière de style, les écrivains réacs ne sont pas aussi réacs qu’ils peuvent le prétendre, car ils sont déterminés par leur formation, l’état de la langue, l’espace des possibles littéraires, les compétences et les goûts des lecteurs. Il leur est impossible d’écrire dans le français de Saint-Simon! C’est Michel Houellebecq lui-même qui le dit à la page 675 d’Anéantir: «On a beau mépriser, et même haïr, sa génération et son époque, on y appartient qu’on le veuille ou non, et on agit conformément à ses vues».


«Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq», Vincent Berthelier, Editions Amsterdam, 384 pages.

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