La Suisse se développe au détriment des autres

Publié le 18 juillet 2025 · 6 min de lecture

Championne en matière d’évasion fiscale et de manque de transparence, la Suisse obtient des résultats catastrophiques en ce qui concerne la réalisation des objectifs de développement durable fixés dans l'Agenda 2030 où elle est passée du 8e au 26e rang en trois ans. Il n’y a qu’en matière d’aide au développement qu’elle a bonne réputation. Mais, selon le dernier rapport de l’OCDE, ceci serait aussi en train de changer.

Article publié le 9 juillet sur Infosperber, traduit et adapté par Bon pour la tête


«Une bonne note» pour la coopération suisse au développement, titrait le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) le 16 juin dernier. L’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) venait en effet de saluer «les progrès réalisés» depuis son dernier examen, en 2019, concernant «les outils innovants de la coopération suisse pour impliquer le secteur privé et la qualité du système destiné à mesurer l’impact de ses actions».

Le Conseil fédéral s’est également réjoui des évaluations positives de l’OCDE: le lien plus étroit entre l’aide humanitaire et la coopération au développement, le travail exemplaire de la Division pour la paix et les droits de l’homme, la meilleure concentration de l’aide sur un nombre réduit de pays et les mesures systématiques de l’efficacité des projets et des programmes.

Le SECO, en revanche, a passé sous silence les critiques formulées par l’OCDE. Le Conseil fédéral a mentionné les points négatifs, mais il est évident que ces critiques lui déplaisent. Au lieu de les accepter, il se contente de «prendre note» de celles-ci.

Une avalanche de critiques

Cela n’a rien de surprenant. Car les critiques mettent impitoyablement en évidence les faiblesses de la restructuration et du démantèlement de la coopération suisse au développement :

  • «En réduisant son aide au développement, la Suisse met en péril sa coopération au développement très appréciée.»
  • Le programme d’aide à l’Ukraine, lié à des contrats pour des entreprises suisses, «nuit à l’efficacité et à la réputation de la Suisse».
  • «La part de l’aide bilatérale accordée aux pays les plus pauvres est en baisse», passant de 25,2 % en 2019 à 16,9 % en 2023.
  • «Il est urgent que la Suisse améliore la transparence des crédits accordés aux pays en développement par les banques et les négociants en matières premières suisses.»
  • Il existe des «faiblesses dans le système anticorruption suisse». Des mesures plus efficaces doivent être mises en place.

L’OCDE observe avec inquiétude les dernières tendances de la coopération au développement de la Suisse. Elle affirme à plusieurs reprises que celle-ci est en train de compromettre la bonne réputation dont elle jouissait jusqu’alors dans les pays en développement. Considérée comme un modèle d’«aide non liée» – soit une aide non subordonnée à l’achat de biens et de services dans le pays donateur – elle était vantée pour offrir un soutien moins coûteux et favoriser l’économie du pays bénéficiaire plutôt que celle du pays donateur. Mais la Suisse souhaite désormais s’éloigner du modèle qui a fait sa réputation.

En effet, la réduction du budget va réduire le rôle de la Suisse dans les pays en développement. La diminution de l’attention accordée aux pays les plus pauvres affaiblit la priorité donnée à la lutte contre la pauvreté. En d’autres termes, ce sont les fondements mêmes de la coopération suisse au développement qui sont remis en cause.

Des coupes budgétaires incompréhensibles

Les observateurs de l’OCDE n’ont pas manqué de remarquer que la Suisse se porte très bien sur le plan économique et financier. La dette publique serait inférieure de plus de moitié à celle des États membres de l’Union Européenne. En 2023, la dette fédérale, mesurée en pourcentage du revenu national, serait de 18 %, soit nettement inférieure aux 24 % enregistrés il y a 20 ans lors de l’entrée en vigueur du frein à l’endettement. La marge de manœuvre financière est donc plus que suffisante, tel est le message de l’OCDE, même si elle ne le formule pas aussi ouvertement.

Et pourtant, des coupes budgétaires sont prévues. Au lieu de consacrer 0,41 % du produit national brut à la coopération internationale, comme c’est le cas actuellement, ce chiffre sera ramené à 0,36 %. La majorité du Parlement considère la coopération internationale comme une question de bon vouloir, regrettent les rapporteurs de l’OCDE. Et de rappeler à la Suisse qu’elle a promis à de nombreuses reprises d’en faire davantage. En approuvant l’Agenda 2030 sur les objectifs de développement durable, par exemple, elle s’était engagée à consacrer 0,7 % de son revenu national brut à la coopération au développement. L’OCDE rappelle également l’objectif de 0,5 % fixé par le Parlement.

Le rapport déplore également le peu d’efforts fourni par l’Etat pour mieux sensibiliser la population à la nécessité de la coopération au développement, les moyens consacrés à la communication ayant été massivement réduits. Selon l’organisation, une communication fondée uniquement sur des données n’est pas suffisante du fait qu’elle fait l’impasse sur le facteur humain. Elle insiste sur la nécessité de transmettre «des émotions et des récits sur l’impact des programmes de développement de la Suisse afin de susciter l’intérêt du public». Ce d’autant que la coopération suisse ne manque pas de succès à valoriser. En effet, malgré ces critiques, les observateurs de l’OCDE rappellent également que: «l’engagement de longue date de la Suisse dans des environnements difficiles a porté par le passé de nombreux fruits.»

La Suisse se développe au détriment d’autres pays

La Suisse occupe toutefois aujourd’hui la première place dans des classements bien moins glorieux. Tout d’abord dans l’«indice de l’évasion fiscale» du réseau Tax Justice Network où elle arrive en deuxième position derrière les États-Unis, devant Singapour, Hong Kong, le Luxembourg et l’Allemagne, en matière de dissimulation et de blanchiment d’argent pour les personnes fortunées et les criminels. Deuxièmement en matière de manque de transparence, un domaine où elle surpasse même les États-Unis. C’est en effet uniquement parce que la place financière suisse est plus petite que celle de ces derniers que son impact négatif est considéré comme moindre.

La Suisse figure également parmi les pays qui vivent le plus aux dépens des autres. Seuls Singapour et Chypre nuisent davantage aux autres pays, selon le «Rapport sur le développement durable 2025» qui vient d’être publié.

La Suisse obtient par ailleurs des résultats catastrophiques dans la réalisation des objectifs de développement durable fixés dans l’Agenda 2030 puisqu’elle est passée du 8e au 26e rang en trois ans! Les pays scandinaves – Finlande, Suède et Danemark – eux, sont en tête. Elle est devancée par 17 autres pays de l’UE, notamment par les États membres de l’EEE que sont la Norvège et l’Islande, ainsi que par le Royaume-Uni, le Canada et le Japon.

Quant aux perspectives d’amélioration, elles ne laissent rien présager de bon. Au Parlement, une opposition massive est en train de se former contre des règles de transparence plus strictes pour les entreprises et les avocats. Les réglementations anti-corruption sont peu strictes, les mesures contre les flux financiers illégitimes provenant des pays en développement peu efficaces et la Suisse se montre peu engagée dans les négociations pour une convention fiscale des Nations Unies. Quant au domaine de la coopération au développement, où elle s’était forgé une bonne réputation, ce sont désormais les mesures d’austérité qui donnent le ton.


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