La Suisse face au casse-tête de l’Érythrée

Publié le 18 mars 2020

Ne serait-il pas plus sage, dans une perspective à long terme, de soutenir l’Érythrée? – © Sarah Dohr

L’étonnante Érythrée a fait quelques vagues sur Bon pour la Tête, à la suite de notre reportage. Fermé et totalitaire, ce pays? Pas aussi sûr qu’on le dit.

Un régime autoritaire sans doute, mais qui n’empêche pas ses ressortissants d’aimer leur patrie. J’ai eu le plaisir d’assister, l’autre jour à Bienne, à une conférence organisée par l’association «union nationale des femmes érythréennes» pour célébrer leur 40e anniversaire d’existence. Une journée qui soulève des questions.

Des centaines de mères, grands-mères, tantes, cousines, filles et enfants, très peu d’hommes, se sont réunis pour discuter du développement de leurs projets en Érythrée et pour poser maintes questions sur la situation actuelle. Il est prévu d’inaugurer fin juillet un centre d’accueil pour les femmes à Tessenei qui s’occupera de santé, de planification familiale et de formation. 

Ce mouvement de femmes érythréennes, organisation non-gouvernementale autonome, s’est créé en 1979 après la lutte de libération du pays. Elle rassemble environ 350’000 femmes de l’Érythrée et de la diaspora, avec un bureau central à Asmara, dont la présidente, Tekea Tesfamichael était présente à Bienne. Cette femme, dans la soixantaine, charismatique et authentique, a répondu à toutes sortes de questions. La rencontre fut vive, intense, sérieuse, mais ponctuée aussi de longs rires. Je me suis rendu compte qu’il se manifestait là un vrai soutien au gouvernement. Comment est-ce possible?

Cette image des combattants hommes et femmes du FPLE brandissant le drapeau érythréen est omniprésente. Elle se trouve également sur les pièces de monnaie (Nakfa). © Sarah Dohr

Un pays uni

Les femmes d’Érythrée bénéficient d’une égalité totale avec les hommes dans les sphères politique, économique, sociale et culturelle, et occupent depuis la fin de la guerre des postes tels que colonel dans l’armée, ministre dans le gouvernement ou encore pilote d’avion de chasse. Entre parenthèses, la Suisse a vu sa première pilote d’avion de chasse, Fanny Cholet, obtenir son brevet en 2017.


Lire aussi: L’étonnante Érythrée


Le début de la guerre d’indépendance (1961) fut difficile pour l’Érythrée. Un petit pays peu peuplé contre la grande Éthiopie. David contre Goliath. Le mouvement des travailleurs a été la base de la révolte et très vite s’est instauré le principe que ni la religion, ni l’appartenance à une ethnie ne devaient être politisés. Il fallait s’unir à tout prix. 

Les sanctions infligées par l’ONU ont mis l’économie définitivement à genoux. 10 ans auparavant, l’Érythrée sortait d’une guerre de deux ans dévastatrice avec l’Ethiopie et voilà que la communauté internationale, avec en tête les Américains, ont isolé ce pays. L’embargo sur les armes et le gel des avoirs ont été levés fin 2018. 

Aujourd’hui, c’est la fierté nationale d’afficher l’unité du pays qui, à la différence de ses voisins, ne se laisse pas diviser par les questions religieuses ou ethniques.

Les femmes érythréennes, à l’époque, dans une société patriarcale, ont vite compris qu’elles étaient indispensables à la guerre. Il fallait mobiliser tout le monde. Elles ont pris les armes et ont combattu aux côtés des hommes. Le statut d’égalité a été ainsi acquis. Peu de pays traitent hommes et femmes sur un pied d’égalité comme le fait l’Érythrée. C’est un sujet de fierté.

Les femmes d’Érythrée, présentes, fières et conscientes de leur statut dans la société. © Sarah Dohr

Les neuf éthnies de l’Érythrée, unies sous le drapeau érythréen, sont définies par leurs langues et non par la couleur de peau ou la religion. © Sarah Dohr

Timket [Epiphanie]: les chrétiens orthodoxes de l’Érythrée célèbrent le baptême de Jésus dans le fleuve Jourdain. C’est la plus importante fête religieuse d’Érythrée (et d’Ethiopie). © Sarah Dohr

Nous avons vu dans le passé, et nous aimons l’occulter, que les pays gouvernés par un dictateur sont souvent unis et stables. En Irak, au temps de Saddam Hussein, ce pays a été décrété laïc. Bagdad s’est développé, s’est vu grandir et prospérer.  Pour une grande majorité, les conditions de vie étaient relativement favorables, la stabilité assurée. En Libye sous Kadhafi, les habitants avaient gratuitement accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation. Certes l’opposition en quête d’une vraie démocratie a été durement persécutée. Mais aujourd’hui, qu’en est-il de ces deux pays après les interventions occidentales? La Libye et l’Irak sont plongés dans la guerre civile, dans le chaos, l’espérance de vie diminue, les infrastructures s’effondrent, la violence sévit et il n’y a aucun espoir d’une démocratisation rapide.

Vestiges de la guerre : des chars, des camions et des wagons rouillés sont visibles dans tout le pays. En souvenir et par faute d’argent pour les évacuer. © Sarah Dohr

Dès lors faut-il chercher à abattre aussi le régime érythréen?

Le président Afewerki, au pouvoir depuis 1993, mène le pays d’une main de fer. Il n’est donc pas interdit de songer à sa succession. Il est question que la présidente de l’Union des femmes, Tekea Tesfamichael, pourrait prendre le relais. Elle amènerait probablement mieux l’ouverture économique que tous les militaires en place dans le gouvernement d’Afawerki. 

Pour une ambassade suisse à Asmara

Ne serait-il pas plus sage, dans une perspective à long terme, de soutenir ce pays?

L’Érythrée, 4,4 millions d’habitants a une population jeune et une forte croissance démographique (3,9 enfants par femme), mais aussi un IDH parmi les plus faibles du monde: 0,35. Un pays en grande difficulté, donc, mais avec un fort potentiel de croissance si la stabilité politique s’installe à long terme.  

La Suisse devrait songer à établir une ambassade à Asmara, entamer des pourparlers avec le président et chercher des solutions qui soient dans l’intérêt de la jeune génération… et de nos deux pays. 10’000 demandes d’asile érythréennes étaient en attente fin janvier 2020 au SEM (secrétariat état de la migration) à Berne. Depuis 2018, les refus d’asile et les renvois sont devenus beaucoup plus fréquents et les requérants d’asile déboutés se retrouvent dans une situation précaire: ils ne peuvent pas être renvoyés dans leur pays faute d’un accord de réadmission. Certains de ces jeunes gens, au début de la procédure, étaient autorisés à travailler et beaucoup se sont bien intégrés. Quand le couperet administratif est tombé, ils ont dû quitter leur emploi! Et se retrouvent à l’aide d’urgence. Une aberration à tous points de vue. 

Nous pourrions imaginer au contraire de former systématiquement les requérants d’asile à des métiers, de soutenir des projets précis comme la reconstruction de la ville de Massawa et de redonner ainsi des perspectives à cette jeunesse érythréenne.

Entre le désespoir et l’espoir, ce pays a beaucoup de potentiel. En particulier dans le secteur du tourisme. © Sarah Dohr

Est-il permis de faire la part des choses? L’Érythrée, d’après ce que j’ai vu et entendu sur place – car il est possible d’y aller! – est assez éloignée d’un régime totalement brutal et sanglant. Qu’il s’agisse, que ce soit dit clairement, d’une dictature qui ne respecte pas les droits de l’homme tels que le droit à la propriété, la liberté de circulation, le libre choix de résidence, le travail et des conditions de travail décentes, que les opposants déclarés soient persécutés, c’est indiscutable. Mais, paradoxe, ce peuple vit probablement mieux que de nombreux autres, dans des soi-disant démocraties tel que le Mali, le Nigeria ou le Congo. Ces pays, dont plusieurs fort riches en ressources naturelles, loin d’assurer une vie décente à la population, connaissent la violence, les conflits, la pauvreté, sous la coupe de pouvoirs faibles et corrompus.

Le régime en place à Asmara ne doit pas empêcher la Suisse d’avoir des relations normales, d’État à État, avec l’Érythrée. Avec d’autres dictatures, elle est moins regardante. Pour ne citer qu’elle, pensons à la Chine, applaudie et même adulée dans certains milieux helvétiques fascinés par la dimension économique de cette superpuissance.  Que nous commercions avec elle, c’est bien normal. Que nous subissions son influence dans maints domaines discrets, c’est choquant et dangereux. 

Peut-être sommes-nous arrivés au moment où il serait plus sage de regarder et balayer devant notre porte avant de donner des leçons aux autres. Nous ne sommes pas en tout un modèle de vertu. Mais cela, c’est une autre histoire.

L’étonnante Érythrée qui surprend avec un paysage époustouflant et de surprenantes rencontres. Je ne peux que vous inciter à lui rendre visite! © Sarah Dohr


Pour lecture qui peut aider à mieux comprendre l’Érythrée: le rapport du dialogue entre une délégation érythréenne et l’ONU, le 14 février 2020 à Genève

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard
Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Plus d’heures de travail, moins de salaire

Alors qu’en Suisse les hôpitaux, les EMS et de nombreux secteurs peinent à recruter, le Parlement fédéral multiplie les attaques contre le droit du travail. Conditions de travail dans les soins, salaires minimaux, travail dominical ou temps partiel: sous la pression des milieux patronaux et des assureurs, plusieurs protections des (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

«Le crépuscule de l’illusion russe en Afrique est arrivé»

Après avoir dénoncé les dérives des mercenaires russes au Sahel, le journaliste nigérian Oumarou Sanou revient sur l’échec stratégique de Moscou au Mali. A la lumière des récentes attaques djihadistes, il décrypte les illusions entretenues autour de la présence russe en Afrique. Et appelle à un panafricanisme affranchi des puissances (...)

Catherine Morand
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire, SociétéAccès libre

Homosexualité en Afrique de l’Ouest: comment la colonisation a effacé des siècles de tolérance

L’idée selon laquelle l’homosexualité serait «non-africaine» est aujourd’hui martelée par de nombreux dirigeants du continent africain. Pourtant, les sources historiques, linguistiques et anthropologiques racontent une tout autre histoire. Des Yoruba du Nigeria aux Nankani du Ghana, en passant par le royaume du Dahomey, l’Afrique de l’Ouest précoloniale connaissait, tolérait et (...)

Bon pour la tête
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger