La France refuse d’acter sa perte d’influence dans ses ex-colonies

Publié le 29 juillet 2022

Le président camerounais Paul Biya accueille Emmanuel Macron à Yaoundé, le 26 juillet dernier. – Capture d’écran France24/© France24/YouTube

Contrer l’avancée de la Russie sur le continent africain; reconquérir de nouvelles parts de marché pour les entreprises françaises qui perdent du terrain face à la Chine; repositionner le dispositif militaire français pour contenir la progression du terrorisme djihadiste dans la region… L’avenir dira si ce programme ambitieux relève ou non de la mission impossible. Il a en tout cas été décliné par le président français Emmanuel Macron cette semaine, à chacune de ses étapes lors de sa première tournée sur le continent africain depuis sa réélection - au Cameroun, au Bénin, ainsi qu’en Guinée-Bissau, un pays lusophone dont le président vient de prendre la tête de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest).

A son arrivée à l’Elysée, Emmanuel Macron avait cru pouvoir prendre quelques distances avec les inamovibles «présidents à vie» du pré-carré francophone, tout particulièrement en Afrique centrale, tel Paul Biya au Cameroun, 89 ans, et 40 ans de pouvoir autoritaire au compteur; ou encore Denis Sassou N’Guesso, 78 ans, aux commandes du Congo-Brazzaville durant 38 ans. Mais les «vieux crocodiles» ne sont pas restés inactifs face à la disgrâce dans laquelle semblait vouloir les confiner le jeune président français. En avril dernier, deux mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le président camerounais signait un accord de coopération militaire avec Moscou. Et cette semaine, alors qu’Emmanuel Macron se trouvait dans la capitale camerounaise Yaoundé, première étape de sa tournée africaine, Brazzaville accueillait au même moment et en grande pompe le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov. Histoire de bien faire comprendre à la France que si elle les estime «infréquentables», d’autres pays, moins regardants sur les questions d’alternance démocratique et de respect des droits humains, sont prêts à prendre la relève.

Une stratégie qui avait déjà fait ses preuves par le passé: au temps de l’ex-URSS, les pays africains jouaient le bloc communiste contre le bloc occidental pour faire monter les enchères. Aujourd’hui, à l’heure où Moscou étend son influence en Afrique francophone – tout particulièrement au Mali et en République centrafricaine – le président Macron a multiplié les critiques acerbes tout au long de sa tournée. Il a ainsi accusé la Russie d’être «l’une des dernières puissances impériales coloniales» et qualifié d’«hypocrite» la position des pays africains à son encontre dans le contexte de la guerre en Ukraine. Des affirmations qui ont fait bondir les internautes sur les réseaux sociaux, lesquels ont ironisé sur son attitude «condescendante» et «méprisante».

«Heu, est-il sérieux? Qui maintient des dictateurs au pouvoir en Afrique depuis 50 ans?» demande un certain Verlaine. «C’est l’hôpital qui se moque de la charité», renchérit modibokeita. «Macron ne peut s’empêcher de donner des leçons aux Africains et les considère incapables de discernement face à la Russie», s’exclame encore un autre internaute.

Outre la perte d’influence de la France face à la Russie dans ses ex-colonies, un autre «bras d’honneur diplomatique» a récemment été envoyé à Paris par le Gabon et le Togo. Ces deux piliers «historiques» de l’Afrique francophone, dont les présidents ont tous deux succédé à leur père à la tête du pays, ont choisi de rejoindre la communauté des pays anglophones. Leur adhésion officielle a été actée le 25 juin dernier, à l’occasion du Sommet du Commonwealth qui s’est déroulé à Kigali au Rwanda, un pays ex-francophone devenu anglophone, dont la réussite économique inspire sur le continent. 

Pour Emmanuel Macron, le fait d’avoir dû reprendre le chemin de Yaoundé et faire allégeance à Paul Biya marque en quelque sorte «la fin de la récréation»: celle de sa volonté, réelle ou supposée, de renouveler les relations entre la France et l’Afrique, comme il s’y était engagé en novembre 2017 devant plusieurs centaines d’étudiants de l’Université de Ouagadougou au Burkina Faso; comme s’y étaient déjà engagés avant lui ses prédécesseurs en début de mandat, avant de revenir à une realpolitik, qui passe par le soutien à des «présidents à vie» contestés, mais bienveillants à l’égard de la France et de ses entreprises; à l’heure où la Chine taille chaque jour de nouvelles croupières aux entreprises tricolores, en rafflant de juteux marchés autrefois captifs.

Le président camerounais Paul Biya n’a d’ailleurs pas boudé son plaisir de se retrouver en position de force face à celui qui l’avait à plusieurs reprises tancé publiquement. Lors d’une conférence de presse lunaire mardi aux côtés d’Emmanuel Macron, il s’est même payé le luxe de faire planer le doute quant à sa volonté de briguer un nouveau mandat en 2025. Et ce alors que circulent depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux des vidéos appelant son fils aîné Franck Biya à se présenter aux prochaines présidentielles pour lui succéder. Se dirige-t-on vers un scénario «à la tchadienne», où Emmanuel Macron s’était retrouvé l’année dernière en train d’adouber un fils à papa, Mahmat Deby, à la mort de son président de père Idriss Deby? 

Si la France n’a alors pas hésité à valider une transmission de pouvoir dynastique au Tchad, c’est avant tout en raison de l’appui sans faille de ce pays d’Afrique centrale à ses côtés pour lutter contre les groupes extremistes, tel Boko Haram, qui sévit au Tchad comme au Cameroun voisin et ailleurs dans la région. La lutte contre l’avancée des «terroristes djihadistes» vers les pays côtiers ouest-africains fut également au cœur des discussions d’Emmanuel Macron avec Patrice Talon, président du Bénin, un pays qui a dû affronter au cours de ces derniers mois plusieurs attaques de djihadistes dans le nord du pays. Chassée du Mali, la France est en train de repenser tout son dispositif militaire «antiterroriste» dans la région. La politique africaine d’Emmanuel Macron durant son deuxième mandat ne s’annonce en tout cas guère comme un long fleuve tranquille, mais bien plutôt comme un chemin de crête périlleux, avec une marge de manœuvre particulièrement étroite.

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