Jeu de dupes à 700 milliards

Publié le 20 juin 2017

Le siège de la Banque nationale à Zurich. – © Roland Fischer, Zürich (Switzerland) – Wikimedia Commons

Mais qu'est-ce qui pousse les socialistes à faire cause commune avec UBS pour priver la BNS d'une partie de ses immenses réserves de change?

On pensait le sujet enfoui sous la poussière de l’oubli, il refait surface: et si la Suisse se dotait d’un fonds souverain à l’instar de la Norvège et de Singapour, des pays dont elle se sent proche? Soulevée dès 2012, cette proposition flatteuse pour l’ego national vise à retirer une grande partie des immenses réserves de change accumulées par la Banque nationale (693,7 milliards de francs à la fin mai, soit l’équivalent d’une année de production de richesse nationale) pour les confier à un organe séparé. Gouverné par qui, qui investirait cet argent, et où? Le flou règne sur ces questions.

Mais ce qui paraît clair, c’est que cette idée fort éloignée des préoccupations du citoyen ordinaire suscite les passions dans les hautes sphères de la politique et de l’économie, et la plus improbable des rencontres, celle d’une partie des socialistes avec la grande banque UBS. Et qu’elle est rejetée par l’establishment, à commencer par la première concernée, la BNS, soutenue par le Conseil fédéral.

Affaiblir la BNS

L’enjeu de ce bras de fer est, bien sûr, le contrôle du solide paquet de milliards que la BNS a accumulés ces dernières années en tentant de contenir la hausse du franc. L’affaire est d’autant plus sensible que ces milliards ne sont pas qu’une affaire intérieure, mais ils placent la Suisse en situation parfois délicate vis-à-vis de partenaires économiques pas toujours compréhensifs face à l’explosion de ce (très gros) bas de laine. Or, cette fortune, est sous la maîtrise exclusive d’une institution échappant au contrôle démocratique. Mais au-delà, un autre agenda dicte les parties, celui de la marge de manoeuvre accordée à la BNS, et donc de la maîtrise du franc. Créer un fonds souverain sur la base de la fortune accumulée par la BNS, c’est priver celle-ci d’une partie de sa puissance de tir, et donc l’affaiblir.

Evidemment, aucune des parties concernées ne le dirait comme cela. Et s’ingénierait plutôt à démentir une telle analyse. Pourtant, les faisceaux de leurs actions convergent largement dans ce sens.

La conseillère nationale Suzanne Leutenegger Oberholzer, une socialiste bâloise, cherche ainsi clairement à accroître le contrôle sur la banque. Dimanche 11 juin, elle relançait la discussion en annonçant sa volonté de déposer une intervention parlementaire dans ce sens. «Comme la Norvège, nous devons créer d’un fonds souverain transparent qui investisse ses fonds en faveur de l’économie suisse», a-t-elle déclaré dans deux journaux dominicaux alémaniques, la Zentralschweiz am Sonntag et l’Ostschweiz am Sonntag.

La parlementaire, l’une des rares voix constamment critiques de la gauche envers la politique économique et financière de la Confédération, veut réorienter les investissements de la BNS. Actuellement, cette dernière n’achète que des titres d’entreprises et d’Etats étrangers. Or, c’est en faveur des entreprises suisses qu’il faudrait allouer ces fortunes, lance la députée socialiste. Par exemple pour aider les entreprises à se moderniser. Ou, encore, en investissant dans les énergies renouvelables.

L’improbable alliance

Les socialistes sont de longue date des critiques de la BNS, qu’ils accusent de ne pas se préoccuper suffisamment de l’emploi au moment de relever ou d’abaisser les taux d’intérêt, voire d’en instaurer de négatifs. Et ils ne lui ont pas pardonné d’avoir abandonné le cours plancher entre le franc et l’euro en janvier 2015. Enfin, certains d’entre eux se joignent aux critiques qui reprochent à la BNS d’investir, de manière bien peu transparente, dans des secteurs peu recommandables, notamment des entreprises d’armement américaines.

Ils ont un soutien de longue date de la part d’UBS, grande banque pourtant peu suspecte de sympathies socialisantes. L’un de ses plus brillants économistes, Andreas Höfert (décédé en 2015) s’était fait l’un des plus fervents avocats d’un tel fonds. Les avoirs seraient mieux gérés, la Suisse pourrait prendre des positions stratégiques dans des entreprises-clé à l’étranger, et ainsi renforcer sa position dans des négociations internationales. Son successeur Daniel Kalt a quelque peu tempéré cet argumentaire mais plaide toujours pour que les bénéfices tirés des plus-values des placements de la BNS soient alloués à un tel fonds.

La banque aux trois clé connaît une histoire compliquée avec un fonds souverain et les interventions publiques. Avant d’avoir été sauvée par la Confédération et la BNS en octobre 2008, elle avait échappé une première fois à la faillite en obtenant 11 milliards de francs de capitaux frais en décembre 2007 de la part de GIC, l’un des deux fonds souverains de Singapour, un fonds qui vient de se retirer du capital de la banque moyennant une perte… de plusieurs milliards de francs. Enfin, la grande banque, comme Credit Suisse, sa voisine de la Paradeplatz à Zurich, ne cesse de se voir imposer de nouvelles contraintes de la part d’une BNS qu’alarme une résurgence toujours possible de la crise financière de 2008.

Berger, bergère

En face, la BNS met les pieds au mur : pas question, pour elle, de de voir priver de la moindre parcelle de son pouvoir sur les milliards qu’elle a entassés dans ses coffres. Cela porterait atteinte à son indépendance, donc à sa marge de manoeuvre en matière de politique monétaire et à sa crédibilité, avec pour conséquence un affaiblissement de la confiance envers le franc suisse. La Suisse, ajoute-t-elle, n’est pas la Norvège: ses réserves ne sont pas issues de la vente de pétrole, mais de pure création de monnaie, qu’il faudra bien résorber un jour. De plus, affirme-t-elle, employer ce trésor pour aider les entreprises suisses serait un non-sens absolu: cela rapatrierait dans le pays les montants énormes en francs qu’elle a sortis en achetant des euros, des dollars ou des livres sterling. Les faire revenir ferait à nouveau exploser la valeur de la monnaie suisse face aux autres. De fort, le franc deviendrait extrêmement fort, tuant l’économie à marche forcée.

Il y a beaucoup de réponses du berger à la bergère dans ce bras de fer. Tu ne veut pas faire ce que je veux, donc je limite ton pouvoir, exige la politicienne de gauche à la BNS. Tu m’as humilié en me sauvant la vie en 2008, tu continues à m’embêter avec de nouvelles règles, donc je t’affaiblis, enchérit UBS. Si vous m’affaiblissez, vous amoindrissez la confiance en notre monnaie et donc notre prospérité, rétorque la BNS. Une menace bien virtuelle, mais suffisamment puissante pour figer toutes les attaques. En fin de compte, le fonds souverain pourrait bien ne jamais voir le jour.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

Jusqu’où la Suisse peut-elle absorber la croissance de sa population?

Michel Vonlanthen réagit à l’article de Jacques Pilet «Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir». En prévision de la votation du 14 juin prochain sur l’initiative populaire «Pas de Suisse à 10 millions!», il analyse les tensions liées à la croissance démographique en Suisse et interroge le rôle des dynamiques économiques (...)

Bon pour la tête
Economie, Politique

Trop d’étrangers? Vieux débat… sur l’avenir

L’initiative contre une Suisse à dix millions divise dans toutes les couches de l’opinion. Les «pour» et les «contre» ont de bonnes raisons. Au-delà des consignes de partis, jetons un regard sur le passé et les futurs possibles.

Jacques Pilet
Politique

Sortir du nucléaire: un choix de raison pour l’avenir de la Suisse

Face aux risques majeurs, aux coûts croissants et aux évolutions technologiques, le nucléaire apparaît comme une impasse pour la Suisse. A l’inverse, les énergies renouvelables et la production décentralisée offrent une voie sûre, durable et économiquement viable. Il est temps de repenser notre modèle énergétique en misant sur l’autonomie locale (...)

Bon pour la tête
Politique, Sciences & Technologies

e-ID: le TF valide malgré les soupçons d’ingérence

En écartant pour des motifs formels des recours visant Swisscom, Ringier et TX Group, entreprises soupçonnées d’ingérence dans le référendum sur l’e-ID de septembre 2025, le Tribunal fédéral valide un scrutin au résultat serré sans trancher sur le fond. Une décision qui laisse en suspens des questions sensibles sur l’influence (...)

Anne Voeffray
Economie, PolitiqueAccès libre

Des villes néerlandaises interdisent la publicité pour la viande

A Amsterdam, la publicité pour la viande disparaît peu à peu de l’espace public au nom de la lutte contre le changement climatique. Cette décision, déjà suivie par plusieurs villes néerlandaises, relance un débat sensible: jusqu’où peut-on encadrer la consommation pour des raisons écologiques? En Suisse, où la promotion de (...)

Bon pour la tête
Politique

Les accords Suisse-UE cachent «une intégration sans précédent» à l’UE

L’expression «Bilatérales III», soigneusement choisie par le Conseil fédéral, minimiserait les conséquences constitutionnelles des accords entre la Suisse et l’Union européenne signés le 13 mars dernier, sur lesquels le peuple se prononcera. C’est la conclusion du professeur émérite Paul Richli, mandaté par l’Institut de politique économique suisse de l’Université de (...)

Martin Bernard
Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan