Israël face à une défaite possible

Publié le 12 janvier 2024

De gauche à droite: un soldat en arme et son fils au Mur des Lamentations; un graffiti anti-Netanyahou: «dehors»; un vieux bédouin devant le mausolée de Moïse en Cisjordanie. © D.L.

Depuis trois mois, Israël a déversé sur Gaza plus de bombes et fait plus de victimes civiles que la Russie en Ukraine en deux ans. En dépit de cela, et probablement aussi à cause de cela, la perspective d'une défaite devient chaque jour plus probable.

David Ben Gourion, fondateur de l’Etat d’Israël, avait énoncé cette doctrine: Israël ne peut pas se permettre une défaite militaire. Il suffirait par conséquent d’une seule défaite pour qu’Israël disparaisse.

Or nous y voilà. Israël pourrait bien être en train de perdre une guerre, celle qu’il mène contre le Hamas depuis l’assaut du 7 octobre. Ce serait une défaite à tous points de vue, que le Hamas a orchestrée en trois temps: le politique, le militaire, et le médiatique.

Le premier temps, celui du politique, est le dernier à s’être manifesté. Il a fallu quelques semaines en effet avant que les médias révèlent à quel point, contrairement aux affirmations du gouvernement israélien, l’attaque du Hamas était prévue. Depuis des mois, les renseignements militaires israéliens récoltaient des informations détaillées sur les mouvements du Hamas. L’unité d’élite de l’armée chargée de récolter ces renseignements, et qui s’est fait presque entièrement décimer le 7 octobre, savait presque tout: le nombre d’hommes, les entraînements de planeurs à moteur, les répliques exactes des kibboutz frontaliers de Gaza pour y répéter l’attaque, et même la date de l’assaut. Le Hamas faisait en plus tout son possible pour diffuser les détails de ses préparatifs dans les médias sociaux. Le but était de donner l’impression qu’il ne s’agissait que d’un gros coup de bluff. Dûment informé, le gouvernement de Netanyahou a pourtant décidé de ne pas agir. Le 6 octobre au soir, un conseil spécial de sécurité a même renoncé à rappeler les réservistes. On fêtait le Kippour et shabbat venait de commencer. Le gouvernement s’est donc résolu à ne rien faire et à laisser les frontières dégarnies en dépit des preuves de l’attaque imminente. Cette impréparation reposait elle-même sur un aveuglement collectif de supériorité israélienne, et d’innocuité des Palestiniens.

Le second temps est militaire. Plus de 1’100 civils israéliens ont été massacrés dans des circonstances qui disqualifient à jamais leurs auteurs. Un nombre significatif de ces victimes ont été tuées par l’armée israélienne elle-même dans un chaos qui reste à éclaircir. De cette défaite militaire, les Israéliens ne se remettront probablement pas. Celle-ci constitue pour eux la matérialisation de leurs pires cauchemars, l’impossible rupture du principe énoncé par Ben Gourion. Le 7 octobre leur a imposé la preuve que leur armée ne sert presque à rien. Que leurs deux cent ogives nucléaires sont inutiles. Cela, plusieurs Israéliens s’en sont lamentés devant moi – certains pour regretter que ces ogives ne soient pas utilisées.

Dans sa riposte contre le Hamas, Israël n’a aucune stratégie et aucune tactique. Ziad Abu Zayyed, ancien ministre d’Arafat, s’en étonnait devant moi, lui qui s’est habitué à une attitude bien plus systématique d’Israël. Tout se passe en réalité comme si Israël n’avait aucun projet, aucun plan et aucune idée de ce qui se passera une fois les canons silencieux. Ainsi durant le seul mois d’octobre, l’armée israélienne a tué 10’000 civils à Gaza, autant que l’armée russe en Ukraine en un an et demi. Deux fois plus de bombes et de missiles ont été largués sur Gaza que sur l’Ukraine depuis février 2022. La moitié de ces 30’000 bombes sont dites «idiotes», c’est-à-dire imprécises, et n’ont donc d’autre but que de causer des dégâts humains et matériels maximum. Or les Israéliens avec lesquels j’ai pu échanger à ce sujet fin novembre m’ont tous, sans exception, opposé un seul argument: ces ravages sont regrettables mais indispensables, le Hamas doit être détruit. Pour beaucoup, jusque dans les rangs du gouvernement, Gaza doit même être vidée de ses occupants et repeuplé par des Juifs.

Ces buts de guerre, conformes aux visées messianiques de la droite religieuse, sont en outre pratiquement impossibles. Le Hamas ne peut être détruit par des bombes, bien au contraire. En Cisjordanie l’organisation sunnite est passée de 12% d’intention de vote en septembre à 44% en décembre. Et les ravages provoqués par Israël n’ont entamé ni ses ressources matérielles, ni ses réserves humaines. Ainsi le Hamas continue de lancer des attaques depuis Gaza. Les pertes de l’armée israélienne approchent les 500 tués, un nombre record, parmi lesquels beaucoup d’officiers supérieurs. Enfin l’économie israélienne est durement touchée, avec une perte de croissance qui pourrait chuter de 3% à 1%, et des dépenses militaires estimées entre 100 et 200 millions de dollars par jour. L’attaque du Hamas fonctionne donc comme un collet à belettes: plus la bête tente de s’en dégager, plus l’étreinte du collet se resserre et l’étrangle.

Cela nous conduit au troisième temps, le temps médiatique, qui constituait, très probablement, le véritable but de guerre du Hamas. Depuis sa fondation, l’Etat juif doit manier une double image avec délicatesse, celle d’un pays militairement fort, et celle d’un pays vulnérable. Fort, pour maintenir ses voisins en respect, et vulnérable pour s’attirer la sympathie des Occidentaux. La guerre en cours offre au Hamas l’occasion d’anéantir cette image. Les combats tendraient à  démontrer qu’Israël n’est ni fort, puisqu’il peut être surpris et blessé, ni vulnérable, puisqu’il peut massacrer sans ciller des dizaines de milliers de civils. La brutalité de Tsahal a renversé le «narratif» médiatique, encore horrifié par les attaques du Hamas, contre Israël. Derrière ces manœuvres, le but stratégique consiste pour le Hamas, et pour son sponsor iranien, à remettre en question le lien le soutien inconditionnel des Etats-Unis pour Israël.

En partie en tous les cas, ce but est déjà atteint car le soutien bipartisan pour Israël est désormais sujet à débat, ce qui n’a jamais été vraiment le cas depuis 1948. Privée des obus, des porte-avions, des chasseurs et des dollars américains, la puissance de Tsahal serait une coquille vide. Si l’Amérique hésite, le soutien des pétromonarchies arabes, qui détestent tout autant le Hamas, viendrait lui aussi à flancher si elles ne veulent pas se mettre leurs propres populations à dos. A mesure que passent les semaines, les médias sociaux fabriquent du contenu partagé par des dizaines de millions de personnes, surtout parmi les jeunes, pour lesquels Israël devient synonyme de répression, de néocolonialisme et d’apartheid du XXIème siècle. Une fois ces mécanismes enclenchés, le Hamas n’a pas tant à se battre qu’à résister et à attendre que son ennemi perde, petit à petit, ses soutiens vitaux.

Devant Nahum Goldman, fondateur du Congrès juif mondial, Ben Gourion posait les termes de l’existence d’Israël et de sa cohabitation avec ses voisins, en témoignant une absence complète d’illusions: «Si j’étais, moi, un leader arabe, jamais je ne signerais avec Israël. C’est normal: nous avons pris leur pays. Certes, Dieu nous l’a promis, mais en quoi cela peut-il les intéresser? Notre Dieu n’est pas le leur. Nous sommes originaires d’Israël, c’est vrai, mais il y a de cela deux mille ans: en quoi cela les concerne-t-il? Il y a eu l’antisémitisme, les nazis, Hitler, Auschwitz, mais était-ce leur faute? Ils ne voient qu’une chose: nous sommes venus et nous avons volé leur pays. Pourquoi l’accepteraient-ils? Ils oublieront peut-être dans une ou deux générations, mais, pour l’instant, il n’y a aucune chance. Alors, c’est simple: nous devons rester forts, avoir une armée puissante. Toute la politique est là. Autrement, les Arabes nous détruiront.»

Il semble désormais possible que ce jour soit venu, cette issue que Ben Gourion semblait lui-même avoir prévue avec une bonne dose de ce pessimisme actif cher à Camus. La première victime de la guerre en cours est l’espoir de tout compromis, que l’on maintenait sous respirateur artificiel depuis quelques années déjà. Pour tous ceux qui rêveraient encore de la fameuse «solution des deux Etats», il faut souligner à quel point les belligérants, depuis le 7 octobre, sont désormais résolus à une guerre longue. Même Yossi Beilin, architecte des Accords d’Oslo et «père» de cette solution, reconnaît aujourd’hui que celle-ci est devenue impossible. L’attaque du Hamas a mis en branle un processus de conflits dont l’issue ne peut être qu’une victoire complète d’un des deux belligérants, même si celle-ci semble encore lointaine.

D’autre part les inconnues restent très nombreuses: le soutien effectif de Washington; la réaction des Etats du Golfe; la capacité ou non pour Israël de provoquer une guerre avec le Hezbollah et avec l’Iran; la capacité du camp laïc à reprendre la main sur les extrémistes religieux; chacun de ces facteurs pourrait changer, même temporairement, le cours d’une histoire qui semble, peut-être à tort, déjà écrite.

Les tragédies semblent faire partie de l’histoire juive en s’y invitant avec une lugubre régularité. En créant un pays au milieu d’une population violemment hostile et en l’assujettissant, en asseyant leur Etat sur des conceptions juridiques floues et sujettes à interprétations, c’est presque comme si les Juifs, mus par une atavique nécessité, avaient ensemencé le destin des graines de leur future catastrophe. 

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