Esprit de clocher, es-tu là?

Isabelle Falconnier

Par Isabelle Falconnier · Publié le 13 mars 2020 · 3 min de lecture

La plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Quand j’étais petite, j’habitais un village vaudois appelé Blonay. Les enfants du village voisin, St-Légier, étaient forcément mes ennemis. Mes meilleurs ennemis: matchs de foot, gym, chœur, culte de Noël, autant d’activités qui se pratiquaient en commun.

Mais j’habitais aussi le quartier de Chaucey. Forcément, les enfants des quartiers de Cojonnex, d’Andix ou de Bahyse étaient mes ennemis, mes meilleurs ennemis: après les batailles de boules de neige, les vols de billes et les insultes gloussées avec jubilation, à nous les goûters et les boums partagés. Et mes parents avaient des voisins, leurs meilleurs ennemis, se disputant un jour pour une haie mal taillée et prenant l’apéro ensemble le lendemain.

Il y a quelques jours, le journal Le Régional m’invite à participer à sa séance de rédaction. Au menu: la création d’un comité opposé à la fusion des communes de Blonay et St-Légier. Spontanément, je lance que cette fusion est une évidence, et la combattre un combat d’arrière-garde. A peine imprimée, ma remarque, que j’imaginais d’une grande banalité, me vaut, à moi qui n’habite plus Blonay depuis mes vingt ans, les félicitations d’un Comité «Oui à la fusion» tout juste créé en réaction à ce comité «Non à la fusion», prouvant à quel point la menace est sérieuse.

Je prends alors conscience de la guerre qui sévit dans mon village d’enfance. Avec sidération: non seulement les deux conseils communaux ont adopté la convention de fusion, mais le nom de la future commune, étape à forte charge émotionnelle, a déjà été choisi par sondage auprès des habitants, tout comme les nouvelles armoiries et, autre étape clé, le taux d’imposition.

Nous sommes donc face à une merveilleuse et exemplaire manifestation de ce qu’on appelle l’esprit de clocher. Je peux comprendre: j’habite Pully mais, alors que j’ai déménagé il y a plus de deux ans, je continue à dire que j’habite Lausanne. Parce que Lausanne, c’est «ma» ville. Celle des études, des amours, de la vie professionnelle et quotidienne. Pully, je ne connais pas. Ni le personnel politique, ni les noms des rues, ni les patrons de bistrots. Mais je voterais oui à une fusion de ces communes: que j’habite Ecublens, Le Mont ou Pully, je partage le même destin de communauté. Même fable à Romont, qui se débarrasse de son syndic, jugé pas assez romontois: bien que locataire d’un appartement à Romont, il passe plus de temps dans sa villa du village voisin de Villariaz, à trois minutes en voiture de son bureau…

On a besoin d’être de quelque part. Quelle chance: nous sommes tous nés quelque part et personne ne nous l’enlèvera. Cultiver ses racines, se souvenir d’où l’on vient, aimer son village, son quartier, et vouloir le meilleur pour eux, ce n’est pas prendre les armes pour défendre la frontière la plus proche – celle-ci étant généralement celle de son jardin. Et même: s’unir à la commune voisine est la plus sûre garantie que l’on sera plus fort pour défendre cette identité locale qui, même à deux communes, restera absolument, merveilleusement locale. Le clocher y compris.

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