Crise au Sri Lanka: les conséquences de l’absence de production

Publié le 15 juillet 2022

Affrontements entre les manifestants et la police lors de l’assaut du palais présidentiel, à Colombo, le 9 juillet dernier. – Capture d’écran © France 24/YouTube-France 24

Le samedi 9 juillet dernier, le président du Sri Lanka a été contraint de fuir et de démissionner devant la foule des manifestants, mouvement populaire largement soutenu dans l’opinion publique de ce pays d’environ 23 millions d’habitants, situé au sud du sous-continent indien. Au-delà des événements en cours actuellement, il paraît pertinent de s’intéresser aux causes qui ont conduit à ce soulèvement populaire, qui n’était pas le seul en gestation ces dernières semaines. Analyse.

Le cas d’étude que représente actuellement la situation au Sri Lanka coche toutes les cases d’une catastrophe économique annoncée. En effet, en misant essentiellement sur les secteurs du tourisme, des services et l’exportation de quelques produits manufacturés à faible valeur ajoutée dans la filière du textile et de l’habillement, le Sri Lanka s’est retrouvé dans une position économique particulièrement fragile. Si l’on rajoute au tableau un endettement chronique, lié au fait de devoir importer un grand nombre de ressources, notamment des produits énergétiques comme le pétrole, au prix fort, l’on se trouve dans une position où la moindre secousse systémique dans l’économie mondiale est susceptible de mettre en difficulté l’ensemble de la société de ce pays du sous-continent indien. Et là-dessus est arrivée la crise sanitaire. 

Pour un pays ultra-dépendant du tourisme pour engranger des devises étrangères permettant à la fois d’importer les ressources et produits nécessaires à faire tourner le pays, et de rembourser les différents emprunts contractés sur les marchés financiers, ce fut une véritable catastrophe. Du jour au lendemain, près de 80% de l’économie sri lankaise s’est retrouvée à l’arrêt. Plus de touristes, plus de réunions professionnelles et d’événements, ce couplé à une diminution drastique de la circulation des produits de consommation qui ne sont pas de première nécessité, ont plongé une grande partie de la population active dans la précarité – dans un pays qui connaissait déjà des problématiques monétaires. La crise inflationniste que nous connaissons depuis plusieurs semaines au niveau mondial a fini d’allumer la mèche d’une situation sociale explosive. 

Car la gestion en interne par les élites et les autorités politiques du pays n’a pas été non plus particulièrement appréciée par la population. Entre la concentration d’une grande partie du pouvoir économique et politique dans les mains de quelques familles, des affaires de corruption en pagaille et des pénuries régulières sur des produits de première nécessité (même avant la crise inflationniste actuelle), les raisons de se révolter pour la population sri lankaise ne manquaient pas. Car ne nous y trompons pas, la situation est par endroits dramatique pour ce type de pays. En effet, celui-ci ne produisant pas de pétrole, ni de produits manufacturés suffisamment côtés sur les marchés internationaux, les dettes et pénuries s’accumulent. Les coupures d’électricité sont fréquentes et il est difficile de pouvoir prendre une douche chaude. Deuxième effet kiss cool, la reprise du tourisme est rendue bien plus difficile par ces pénuries: les voyageurs étrangers sont hésitants à se rendre dans un pays incapable de remplir un certain nombre de standards en terme de tourisme international en cette première moitié d’année 2022. L’incapacité des élites à proposer des solutions aux problématiques actuelles a mis le feu aux poudres et explique la situation chaotique d’aujourd’hui. 

Cependant, il faut revenir aux racines du problème de la politique de développement d’un pays comme le Sri Lanka, qui n’est d’ailleurs par le seul en situation critique: la très faible qualité de l’appareil productif. Certes, cela aide d’avoir sur son territoire d’immenses ressources de minerais très demandés ou d’hydrocarbures. Ce ne sont pas les Etats du Golfe ou la Russie qui vont dire le contraire. Mais il n’est absolument pas nécessaire de posséder un sous-sol généreux d’un point de vue géologique pour développer une économie beaucoup plus résiliente et «anti-fragile». Des exemples se rapprochant de la situation du Sri Lanka, notamment dans l’espace asiatique, sont là pour le démontrer. Taiwan ou la Corée du Sud par exemple font partie des puissances économiques les plus développées aujourd’hui alors qu’ils ne possèdent pas de ressources naturelles particulièrement prisées ou stratégiques. Ils sont également situés en proche périphérie de «géants» économiques, la Chine et le Japon pour la Corée du Sud, la Chine pour Taiwan, l’Inde pour la Sri Lanka, et ils faisaient également partie des régions les moins développées il y a quelques décennies, ayant subi pareillement la guerre et la colonisation (la Corée du Sud était sous domination japonaise jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, tout comme le Sri Lanka, ancienne colonie britannique).

La différence la plus déterminante entre le modèle de développement de la Corée du Sud et celui du Sri Lanka, c’est la production. Le Sri Lanka a développé une économie de service (tourisme, assurances, communications) et une agriculture basée sur quelques produits spécifiques demandés à l’exportation, comme le thé ou la noix de coco par exemple. La Corée du Sud a transformé son système productif pour le faire passer de la petite industrie textile à l’industrie lourde (années 1970), puis de l’industrie lourde à la haute technologie (années 1990 et 2000). Si cette explication peut sembler, à juste titre d’ailleurs, très résumée et forcément incomplète, elle démontre le problème structurel du modèle de développement d’un pays comme le Sri Lanka: l’absence de production interne ainsi qu’une extrême dépendance aux importations et à la fluidité des échanges internationaux. 

C’est également à cause de ces problèmes de fond que l’opposition politique au Sri Lanka reste en retrait des mouvements populaires, sachant parfaitement qu’elle ne pourrait pas faire grand-chose à court et moyen terme pour régler les nombreuses difficultés de la population et remporter ainsi la mise électorale.

Avec une situation économique qui ne semble pas en état de s’améliorer sous peu et des tensions particulièrement vives sur certaines ressources stratégiques, il est probable que des pays relativement fragiles comme l’est le Sri Lanka connaissent de profonds troubles sociaux et politiques dans les semaines et mois à venir. L’évolution du conflit en Ukraine donnera également des indications quant à la durabilité des perturbations et pénuries à venir. Affaires à suivre. 

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