Assis seul à une table du «Paquebot»

Publié le 20 mai 2022

Le paquebot « Georges Philippar », carte postale de 1931.

Avant d’être un passionné d’histoire, Pierre Assouline est un écrivain avec un style, un humour, une sensibilité et une force qui lui sont propres. C’est ce qui m’a emporté en voyage moi aussi, naviguant, voguant au large des petits plaisirs de la vie, assis seul à une table dans un restaurant.

Contrairement à Assouline, je n’ai pas de talent d’historien. Je ne retracerai donc pas le récit aussi détaillé que captivant du Georges Philippar, navire flambant neuf, qui finit plutôt mal, à l’instar du Titanic

Le Paquebot, ce ne sont que des faits réels, ou presque. Oui, il y a bien eu un George Philippar qui a pris le large depuis Marseille en 1932, oui il y a bien le fameux reporter Albert Londres à bord. Assouline s’est documenté; il a mené ses recherches. Mais il n’écrit pas un livre d’histoire pour autant. Un écrivain reste un écrivain, quoiqu’il en coûte. Assouline doit donc trouver un moyen de raconter l’histoire du Philipparen y pénétrant lui-même pleinement. 

Il invente donc, comme à son habitude, un narrateur qui, pour avoir connu l’auteur personnellement, ressemble beaucoup et même énormément à son créateur. Ce dernier plonge dans ce récit réel en créant son narrateur: Jacques-Marie Bauer. Ce cher Bauer est de la croisière: il observe, fait connaissance, débat et tombe même amoureux. On vit le récit du Philippar à travers ce narrateur. On en vient même à se demander si toute la documentation sur ce navire n’est pas un prétexte pour l’auteur de nous dire ce qu’il a à dire aujourd’hui sur la politique et l’art du voyage…

La croisière s’amuse, oui, mais pas seulement: la croisière débat, la croisière travaille, la croisière s’enflamme… euh peut-être que j’en dis trop. En tout cas, Le Paquebot se livre à des pages et des pages de débat politique. 1932, aux portes du nazisme, en plein cœur du fascisme italien. Le Paquebot se livre à des descriptions à la Flaubert, des romances à la Stendhal. Oui, si l’on considère ce roman comme l’une des œuvres majeures d’Assouline, c’est parce qu’en près de quatre cent pages il met tout. Même de l’érotisme: délicat et discret, fin et vrai. 

Assis seul à une table

Il reste que ce qui nous touche le plus dans un roman, c’est ce qui nous ressemble le plus. Au-delà de toutes ses richesses, le roman et son narrateur m’ont touché le plus sur un aspect bien précis: l’observation. Fil rouge du récit, l’observation de Jacques-Marie Bauer va jusqu’à mettre des mots sur l’intimité d’un observateur du monde qui l’entoure.

Qu’il est jouissif de retrouver dans un roman une passion qui nous habite! Le narrateur, comme Assouline et comme moi d’ailleurs partageons un plaisir: être assis seul à une table et observer le monde qui défile face à nous. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup… Vous y retrouvez-vous? En voyageur solitaire, en buveur solitaire, vous abreuvant du spectacle d’un restaurant, d’un bistrot où défilent les serveurs affairés, les clients hésitants, la tablées allègres, les femmes en attente d’une déclaration, les hommes stressés et maladroits face à elles, les poivrots seuls au comptoir, le regard vide.

«Pour l’heure, je voulais juste voir sans être vu. Observer, écouter, décortiquer, imaginer avant de me livrer au plaisir secret de juger, au risque de condamner tout en sachant que mes victimes auraient quelques semaines pour faire appel devant mon tribunal intérieur. Car à table, dès lors qu’on écoute, on a le loisir de dévisager les gens au sens propre, c’est-à-dire de les voir de fond en comble, les fouiller, les décrypter, et deviner si une femme au masque souriant n’est pas en réalité en proie à la puissance ravageuse de la déception. 

Rien ne me plaît tant que d’être en face de moi-même, de temps à autre, pour mieux me retrouver; tant pis pour les maîtres d’hôtel qui s’évertuent à dissimuler les esseulés dans un coin de la salle comme si leur présence à couvert unique assombrissait nécessairement l’ambiance.»

C’est aussi cela une expérience romanesque: lire, observer et se retrouver seul à la table d’un restaurant, et voir défiler cette comédie humaine dans le Georges Philippar, ou le bistrot où j’écris cet article. Alors plongez-vous dans un bon livre, et osez l’aventure, pour un grand voyage, à la découverte du monde, à la découverte de soi.


«Le Paquebot», Pierre Assouline, Gallimard, 391 pages.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Histoire, CultureAccès libre

Grandson–Morat: le trésor, le mythe et les ombres de l’Histoire

A l’occasion du 550e anniversaire des batailles de Grandson et de Morat, le Musée historique de Berne revisite un épisode fondateur de l’histoire suisse. Entre trésors bourguignons mythifiés, mise en scène édulcorée et relecture contemporaine parfois biaisée, l’exposition interroge notre rapport à l’Histoire. Et révèle, en creux, les tensions entre (...)

Jean-Claude Péclet
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Sciences & Technologies

La littérature révélatrice des pièges de l’intelligence artificielle

Regarder le phénomène de société qu’est l’intelligence artificielle au travers du prisme de la littérature permet de questionner le monde dans lequel nous vivons. L’écriture romanesque peut éclairer, entre autres, la complexité des relations individuelles et collectives entretenues avec la politique, l’économie et la technique ainsi que les jeux de (...)

Solange Ghernaouti
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

L’histoire tordue et effacée: une arme de guerre

Trump révise le passé des Etats-Unis et du monde pour le glorifier. Le pouvoir ukrainien efface l’héritage culturel russe. Poutine met entre parenthèses l’horreur de l’ère stalinienne. Xi Jinping fait de même avec la Révolution culturelle meurtrière de Mao. Israël écrase les traces et le souvenir de 5000 ans de (...)

Jacques Pilet
Culture

Anouilh, retrouvailles avec l’illustre inconnu

Le répertoire de Jean Anouilh est rarement à l’affiche des théâtres. Il connut pourtant un demi-siècle de succès, avec une quarantaine de pièces. Applaudi dans l’espace francophone et parfois au-delà. Le livre que lui consacre Anca Visdei révèle une personnalité attachante, qui partage avec nous son énergie, sa passion, la (...)

Jacques Pilet
Culture

Sonia Zoran, du journalisme à la littérature

Des journalistes qui s’essaient à l’écriture de romans, il y en a beaucoup. Mais le livre de Sonia Zoran est plus qu’un exercice, c’est la plongée dans une vie. «La fille de sel» a accumulé ces pages sur plusieurs années. Il en sort un livre à la fois profond et (...)

Jacques Pilet
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Culture

En mémoire d’un Noël étrange au doux parfum de reviens-y…

Dans «Mon Noël avec Marcia», récit aussi bref que dense, entre hyper-réalité et rêverie, Peter Stamm évoque une «fête de dingues» où l’on a connu la plus intense liberté, à moins qu’on ait fantasmé ou arrangé les faits?

Jean-Louis Kuffer
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Culture

Le roman filial de Carrère filtre un amour aux yeux ouverts…

Véritable monument à la mémoire d’Hélène Carrère d’Encausse, son illustre mère, «Kolkhoze» est à la fois la saga d’une famille largement «élargie» où se mêlent origines géorgienne et française, avant la très forte accointance russe de la plus fameuse spécialiste en la matière qui, s’agissant de Poutine, reconnut qu’elle avait (...)

Jean-Louis Kuffer
Culture

Ecrivaine, éditrice et engagée pour l’Ukraine

Marta Z. Czarska est une battante. Traductrice établie à Bienne, elle a vu fondre son activité avec l’arrivée des logiciels de traduction. Elle s’est donc mise à l’écriture, puis à l’édition à la faveur de quelques rencontres amicales. Aujourd’hui, elle s’engage de surcroît pour le déminage du pays fracassé. Fête (...)

Jacques Pilet