A coups de diplomatie et de canon, la Turquie tisse sa toile sur l’ex-Empire ottoman

Publié le 20 décembre 2024

Recep Tayyip Erdogan estime que la Turquie devrait avoir une place privilégiée dans la nouvelle gouvernance du monde. – © DR

La prise de Damas le 8 décembre par les rebelles du Hayat Tahrir al-Sham (HTS) a rappelé au monde que, outre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, une autre puissance pouvait jouer un rôle majeur sur l’échiquier mondial: la Turquie. La signature, trois jours plus tard, sous l’égide de Recep Tayyip Erdogan, d’un accord entre la Somalie et l’Ethiopie illustre la volonté turque de projeter sa puissance au-delà de ses frontières immédiates. Jusqu’aux confins de l’ex-Empire ottoman.

La Turquie essaye de minimiser son rôle dans le renversement spectaculaire de Bachar el-Assad. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir. En 2016, après la bataille d’Alep gagnée par les forces loyalistes à Assad épaulées par la Russie et le Hezbollah libanais, les islamistes du HTS se réfugièrent dans le coin nord-ouest de la Syrie, à Idlib. La seule voie d’approvisionnement était à travers la Turquie. Celle-ci, soucieuse d’endiguer l’arrivée de réfugiés syriens, favorisa l’acheminement d’aide humanitaire depuis son territoire. Elle y déploya aussi quelques unités militaires. On vit défiler des experts occidentaux qui s’employèrent à transfigurer le terroriste Abou Mohammed al-Joulani, décrété ainsi par Washington, en combattant de la liberté façon Che Guevara sans cigare.  Pendant ce temps, la milice islamiste, qui compterait 30’000 soldats, était entraînée et équipée. On devine par qui. Le 12 décembre, à peine quatre jours après la chute d’Assad, Ibrahim Kalin, le puissant chef des services secrets turcs, priait à la mosquée des Omeyyades de Damas. Tout un symbole. Construite au début du VIIIe siècle, ce joyau architectural abrite les reliques de Saint-Jean Baptiste. Juste à côté se trouve le tombeau de Saladin, celui qui chassa les croisés de Jérusalem en 1187.

La plume et le canon

La prise de Damas par leurs alliés du HTS est un succès majeur pour les Turcs. L’étape suivante sera d’évincer les milices kurdes associées au PKK turc du nord-est de la Syrie où elles bénéficient de la protection américaine et des ressources pétrolières syriennes, capturées en 2016.

La Turquie, malgré ses difficultés économiques – inflation chronique de 50 à 75%, déficit budgétaire à plus de 5% du PIB, dépendance face aux hydrocarbures russes – n’hésite pas à investir dans ce qu’elle considère être l’intérêt supérieur de la nation. Elle a développé massivement son industrie de défense au cours des dix dernières années. Ses exportations d’armes ont augmenté de 25% en 2023. Mais Ankara investit aussi dans sa diplomatie. L’alliance de la plume et du canon dans la projection de l’influence turque dans le monde n’aurait pu être mieux illustrée qu’au début de la guerre en Ukraine. En 2022, alors qu’il menait une médiation entre Poutine et Zelensky, Erdogan refilait des drones à l’Ukraine. Et ce Président d’un pays membre de l’OTAN encaissait vingt milliards de Moscou pour une concession afin de construire et d’exploiter une centrale nucléaire sur la côte méditerranéenne. L’Oncle Sam fronce les sourcils, bien sûr. Mais la position géostratégique de cet allié compense largement sa turbulence. Ou encore: alors que ses alliés du HTS célébraient leur victoire à Damas, le chef de la diplomatie turque, Hakan Fidan, rencontrait au Qatar les deux puissances défaites, la Russie et l’Iran. Dans l’esprit turc, il n’y a pas de contradiction, il n’y a que des intérêts. Ankara a battu ses deux puissants voisins sur le sol syrien, mais tient à entretenir de bonnes relations avec eux.  Puissance militaire et puissance diplomatique constituent deux vecteurs de l’influence turque dans le monde. Où celle-ci commence-t-elle? Où s’arrête-t-elle ? Quels sont les ressorts qui animent Erdogan et ses troupes?

«The world is bigger than five»

En 2021, le Président turc a publié un livre intitulé «The world is bigger than five» qui est un plaidoyer pour une réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies afin qu’il reflète la diversité culturelle, religieuse et géographique d’un monde devenu multipolaire. Même s’il ne le dit pas, il est évident que Recep Tayyip Erdogan estime que la Turquie devrait avoir une place privilégiée dans la nouvelle gouvernance du monde qu’il appelle de ses vœux. A cheval entre deux continents, héritière d’un empire multiculturel allant du cœur de l’Europe à l’Océan indien, capitale du monde musulman pendant des siècles, la Turquie veut se débarrasser de la tutelle américaine imposée après les deux guerres mondiales. Elle veut jouer sa propre partition et estime avoir vocation à un rôle global. Napoléon n’aurait-il pas dit que si le monde était un Etat, Istanbul serait sa capitale?

La question kurde en tête des priorités

Pour réaliser ses rêves de grandeur, il faut commencer sur le pas de sa porte. La priorité des priorités turques, c’est la question kurde. Attention: Ankara nie l’existence d’un problème kurde. Le problème, c’est le PKK, une organisation terroriste d’inspiration bolchévique selon la Turquie, qui poursuit un combat séparatiste depuis la Syrie où elle s’appelle YPG et bénéficie du soutien américain. L’offensive lancée par HTS le 27 novembre a été accompagnée d’une autre offensive, vers l’est, le long de la frontière turco-syrienne celle-là, afin de créer une zone tampon de 30 kilomètres libre de forces kurdes à l’intérieur de la Syrie. Les Américains sont intervenus diplomatiquement pour stopper l’avancée des forces affiliées à Ankara, dénommées «Armée nationale syrienne», alors qu’elles avaient déjà franchi l’Euphrate. Erdogan peut envisager de négocier en position de force après sa victoire à Damas et alors que Trump arrive à la Maison-Blanche, lui qui a annoncé vouloir retirer les 900 ou 1000 soldats américains qui restent en Syrie. Mais peut-être la Turquie préférera-t-elle finir le job avant l’investiture de l’imprévisible macho à la mèche blonde?

La diplomatie turque sur tous les fronts

La politique extérieure de la Turquie n’a pas qu’une orientation géographique. Elle agit tous azimuts, à 360 degrés. On a parlé de la Syrie. On n’a pas dit que la normalisation dans cette partie du Proche-Orient pourrait mener à la construction d’un pipeline depuis le Qatar jusqu’en Europe. A travers la Turquie. Que la paix en Ukraine pourrait aussi faire de l’ouest du pays un hub pour les hydrocarbures russes. Du conflit israélo-palestinien («Gaza, c’est Adana», a martelé Erdogan, rappelant le destin ottoman commun des deux villes) aux confins de la Chine (les Ouighours sont considérés par les Turcs comme des cousins) en passant par la Méditerranée orientale, les Balkans, le Caucase ou encore l’Asie centrale et même, on vient de le voir avec l’accord Ethiopie-Somalie signé à Ankara le 11 décembre, l’Afrique, la diplomatie turque donne le tournis. Exemple symbolique: la Chine. Loin des inefficaces incantations occidentales sur le génocide ouïghoure, Hakan Fidan a pris la peine, lui, de visiter en juin 2024 la région autonome ouïghoure du Xinjiang chinois, une première pour un ministre d’un pays membre de l’OTAN. Pékin veut cajoler Ankara, étape de choix pour les nouvelles routes de la soie comme Istanbul le fut pour les anciennes. Les Chinois comprennent l’influence turque sur ces lointains cousins occupant ce qui s’appelait une fois le «Turkestan Chinois».

Un triumvirat de choc

Dans sa quête de renaissance, la Turquie d’Erdogan peut s’appuyer sur un triumvirat d’hommes forts, animés des mêmes pulsions: une spiritualité profonde ancrée dans une mouvance soufie et le désir irrépressible de renouer avec le passé ottoman du pays. Hakan Fidan, ministre des affaires étrangères après avoir passé dix ans à la tête des services secrets, Ibrahim Kalin, successeur de Fidan aux services après avoir conseillé Erdogan, et Erdogan lui-même accumulent davantage d’expérience qu’aucun de leurs collègues occidentaux. Leurs valeurs religieuses sont un fioul au moins aussi puissant que les valeurs woke prédominantes chez leurs homologues européens. Surtout, ils ont un avantage crucial sur ceux-ci: ils s’offrent le luxe de la patience stratégique.   

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique, Histoire, Société

Comment Trump a domestiqué la FIFA

La FIFA (Fédération internationale de football association) gouvernait autrefois le football mondial. Elle doit désormais composer avec les intérêts des grandes puissances. À travers la Coupe du monde 2026, les crises de gouvernance de l’organisation et la proximité croissante entre Gianni Infantino et Donald Trump, se dessine un basculement plus (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Comment Israël et son lobby ont mené l’Amérique à la guerre contre l’Iran

Israël, son lobby et Washington: une alliance qui ne dit pas son nom, mais qui façonne depuis des décennies la politique américaine face à l’Iran. Milliardaires, néoconservateurs, évangélistes, complexe militaro-industriel, Congrès et grands médias… l’AIPAC mobilise une puissance financière et politique sans équivalent pour pousser l’Amérique vers l’affrontement avec Téhéran.

Jean-Pierre Vettovaglia
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Politique

La Genève internationale perd sa centralité

La crise financière des organisations internationales ne fait qu’accélérer une évolution plus profonde: dans un monde devenu multipolaire, Genève perd progressivement la position centrale qu’elle occupait au sein de la gouvernance mondiale.

Guy Mettan
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique

La «paix» au Proche-Orient nous sauvera-t-elle de la crise économique?

Du brut à l’hélium, du soufre au naphta, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’accord de paix entre Washington et Téhéran ouvre la voie à une décrue. Mais la paix ne suffira pas à refermer aussitôt des plaies économiques qui mettront (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

«Le pouvoir de Zelensky, et même sa vie, dépendent de la poursuite de la guerre»

Politologue ukraino-canadien à l’Université d’Ottawa, Ivan Katchanovski est l’auteur de la seule étude académique exhaustive sur le massacre du Maïdan de février 2014 et d’un récent ouvrage sur les origines de la guerre russo-ukrainienne. Ses conclusions lui ont valu d’être interdit de publication en Ukraine, de voir ses biens saisis (...)

Martin Bernard
Politique

La résistance à l’empire américain s’organise. Non sans succès!

Le troisième volet de cette série consacrée à l’hégémonie américaine examine l’évolution de la confrontation entre les Etats-Unis et les pôles de résistance émergents, notamment eurasiens. A travers l’analyse des rapports de force économiques, militaires et géopolitiques, il met en lumière un monde de plus en plus fragmenté. Un affrontement (...)

Guy Mettan
Politique

La Syrie sous emprise russe, ou comment Moscou tient encore Damas

Bachar el-Assad a fui chez Poutine, mais la Russie, elle, est restée en Syrie. Cinquante ans de présence soviétique puis russe ont imprégné l’armée syrienne, ses élites, ses dettes et ses infrastructures d’une dépendance si profonde qu’aucun changement de régime ne saurait l’effacer d’un trait. Le président Ahmad al-Charaa le (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Rendre inhabitable: les nouvelles logiques de la guerre au Moyen-Orient

L’incendie déclenché par un drone près de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis, ainsi que les tensions autour des sites de Bouchehr, en Iran, et de Dimona, en Israël, ont brutalement ravivé le spectre d’un écocide régional et d’une catastrophe systémique. Au Moyen-Orient, les infrastructures vitales (énergie, (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Quand l’Etat-pirate américain mobilise son arsenal

Le second épisode de cette série sur les méthodes flibustières américaines détaille comment les Etats-Unis ont progressivement fait de la guerre —militaire, économique, informationnelle — un instrument central de leur domination mondiale. Car, derrière le discours du «soft power» et de la défense des valeurs occidentales, se déploie une logique (...)

Guy Mettan
Economie, Politique

Comment les Etats-Unis tentent de faire main basse sur le magot énergétique mondial

Derrière les conflits récents, de l’Ukraine au Moyen-Orient, se joue une bataille bien plus vaste: celle du contrôle des ressources énergétiques mondiales. Depuis plus d’une décennie, Washington avance ses pions pour consolider sa domination, au prix d’un enchaînement de crises et de déstabilisations. Une stratégie désormais assumée et aux conséquences (...)

Guy Mettan